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Le Misanthrope? Une blogueuse!

Sa version des «Trois Sœurs» avait mis feu au nouveau Poche. À vos gardes, Kricheldorf revient: avec Molière!

L’Ensemble du Poche (ici la phénoménale Léa Pohlhammer, dûment armée) régate dans la raillerie généralisée.
L’Ensemble du Poche (ici la phénoménale Léa Pohlhammer, dûment armée) régate dans la raillerie généralisée.
SAMUEL RUBIO

Il faut reconnaître un sacré flair au Poche. Prospecteur de textes ne dépassant pas cinq ans d’âge, il lui arrive régulièrement de révéler des perles qui, sans lui, risqueraient de croupir inaperçues au fond de leur coquille. L’illumination s’est produite à plusieurs reprises, depuis la première saison agencée par Mathieu Bertholet, mais jamais aussi brillamment qu’avec Rebekka Kricheldorf. Programmée pour la troisième fois au théâtre en vieille-ville – après «Villa Dolorosa» et «Extase et quotidien» en 2015 –, l’Allemande donne au public genevois le rare privilège d’assister en direct à l’éclosion d’une auteure majeure des temps modernes.

Comme une humaniste de la Renaissance, cette littéraire née en 1974 à Fribourg-en-Brisgau a développé la spécialité de relire des textes du répertoire aujourd’hui classique (Tchekhov, Cervantès, Fitzgerald…) par la lorgnette d’une actualité on ne peut plus immédiate, intégrant références, tics de langage et préoccupations sociétales du moment. Avec «Fraülein Agnes», qu’elle écrit en 2017, Kricheldorf s’attaque au monument qu’est «Le Misanthrope». Grâce au Poche, aux traducteurs Leyla Rabih et Frank Weigand, à la metteure en scène Florence Minder et aux huit comédiennes et comédiens de l’Ensemble, on accède à l’œuvre pour la toute première fois dans la langue de Molière.

Le salon de l’influenceuse

Si l’incursion de Yasmina Reza dans le milieu de l’art contemporain («Art») jouait sur une bichromie en noir et blanc, le présent huis-clos oppose les tenues bigarrées des interprètes à la scénographie en mousse jaunâtre de Valeria Pacchiani, qui sert de décor aux trois spectacles donnés en parallèle cet automne au Poche. Cubes ni durs ni mous, pans de tissu crème permettant des entrées et des sorties, grosse horloge tantôt sprinteuse ou figée. C’est dans ce salon bobo que reçoit la toute-puissante exégète, réincarnation d’Alceste, dont le blog culturel fait et défait le destin des artistes. Le royaume d’Agnès la pure, la mère vertu, la pourfendeuse des fats et des hypocrites, l’éprise de vérité, rien que de vérité.

J’en ai marre de ces artistes. Ces parasites qui enchaînent les bourses, qui élèvent les petites aventures fades qu’ils ont entre eux au statut de drames intimes et engagés…Agnès, dans «Fraülein Agnès», de Rebekka Kricheldorf

Autour de la papesse (suprême Léa Pohlhammer) gravite tout un monde d’aspirants à la béatification: Fanny, la chroniqueuse de mode en quête de modèles (Jeanne De Mont), Orlando, le fiston chanteur à qui maman n’hésite pas à décocher ses flèches (Aurélien Gschwind), Sacha, le créateur bohème qui couche avec la censeuse (Bastien Semenzato, en lévitation), ses deux inséparables groupies en lunettes XXL et tresses plaquées (hilarantes Angèle Colas et Nora Steinig), Adrian, un lubrique coureur d’«events» encombré de cartes de festivaliers (Guillaume Miramond) et Elias, le philosophe SDF chouchouté par sa protectrice (Vincent Coppey, perruque hirsute et simili pénis). Tous sauf ce dernier lâchent Agnès à l’heure où tombent les masques, quand elle décide d’aller se mettre au vert – à l’écart de la race humaine.

Il est vrai que ses litanies caustiques frappent sans discrimination. Chargés de munitions étincelantes et acérées, ses scuds visent tour à tour les couples et les célibataires, les fidèles et les infidèles, les amis des chiens, les poètes, les étudiants en cinéma, les cosmopolites, les boycotteurs d’Ikea, les hipsters, les retraités, les allergiques... Tout le monde en prend pour son grade, y compris Agnès elle-même, que blessent sa propre lucidité, sa rigueur et son cœur tendre.

Épargnés, les critiques!

Pas de raison que le public échappe à la razzia. Ses opinions hâtives, ses réflexes complaisants, ses expressions toutes faites doivent lui revenir dans les dents comme aux autres. Florence Minder astique alors sa mise en scène comme on peaufine une irrésistible blague. Elle farcit son esthétique de gags explosifs, sans lésiner sur le body language ou le bruit de bouche. Les railleurs finissent raillés dans un feu croisé de missiles.

La moraliste Agnès n’épargnera finalement de son fiel que la corporation des critiques. Parce qu’elle y appartient? Ou parce que la critique demeure la seule arme qui vaille, pour l’artiste comme pour le citoyen? La salve tirée par Kricheldorf à la suite de Molière est en tout cas si roborative qu’on regretterait d’en être préservé.

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«Fraülein Agnès»

Le Poche, jusqu’au 15 décembre, discussion sur le thème de la critique jeudi 5 décembre à 21h, 022 310 37 59, poche---gve.ch

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