Michel Voïta dit l'Algérie d'Albert Camus

ThéâtreLe comédien a dit cent fois son spectacle sur Proust, le voilà en exil avec le Prix Nobel.

Michel Voïta répète «Camus-Dire Noces» à l’Oriental à Vevey où il donnera le spectacle en février. La création a lieu samedi au théâtre Kléber-Méleau à Renens.

Michel Voïta répète «Camus-Dire Noces» à l’Oriental à Vevey où il donnera le spectacle en février. La création a lieu samedi au théâtre Kléber-Méleau à Renens. Image: CHANTAL DERVEY

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On était en automne 2013, et le comédien Michel Voïta avait décidé depuis plusieurs mois de ne pas se faire engloutir par le vide qui le menaçait. Des promesses non tenues par une chaîne de télévision l’avaient poussé à refuser des engagements, puis laissé sans contrat, sans travail. Mais il se refusait à retourner au chômage, tout en reconnaissant avec gratitude qu’en d’autres temps, celui-ci l’avait bien soutenu. Il avait donc décidé d’agir. Et il s’était inventé un spectacle dont il serait l’acteur unique et principal. Soixante-cinq minutes sur scène à dire Du côté de chez Swann. «Un défi qui me montrerait si j’avais encore l’envie, la force.»

Il l’avait: cette création, née dans le minuscule Théâtre des Trois-Quarts à Vevey en novembre 2013, a séduit et ému tant de monde qu’elle aura été donnée plus de cent fois. En Suisse bien sûr, mais aussi à Paris pendant deux mois, à Bruxelles pendant trois semaines et dans de nombreux établissements scolaires. «Proust m’a permis de savoir que je pouvais me sortir seul d’une situation délicate, de vivre pendant sept mois, et de faire des rencontres, d’avoir des projets, des élans. Alors l’envie est là de continuer. Tel un danseur qui fait sa barre chaque matin, je suis un acteur qui apprend des textes. Je sais que j’aurai toujours un texte en route tant que ma mémoire tiendra bon. Les mots me sont nécessaires, c’est ma vie. Mais je veux dire des choses qui me concernent.»

Trois ans après la naissance de Proust, revoilà donc Voïta debout sur scène, seul, pour dire un auteur. Autre défi, d’une ampleur comparable: Camus. «J’ai cherché. Des livres, des auteurs, des textes, on m’a parlé de Camus, de Noces. J’ai lu, j’étais dubitatif, j’ai reposé le livre et il est resté entrouvert, juste assez pour me laisser apercevoir une phrase décisive.» Cette phrase: «Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible». Je l’ai lue, relue, elle est entrée en moi, et quand des amis quelques jours plus tard m’ont demandé si j’avais trouvé, je me suis entendu dire oui alors qu’à la seconde précédente je ne le savais pas encore. J’avais trouvé.» Au début de cette aventure Camus, Michel Voïta l’apprend et le répète le matin, puis donne encore son Proust le soir. «Je me suis dit, tant qu’à y aller, allons-y à fond. C’est intéressant, ce genre d’expérience, à un âge – Voïta aura soixante ans le 1er mars prochain – où quand tu oublies un mot, tu te demandes si c’est déjà la mémoire qui s’en va un peu!» On a compris: Voïta cherche son été invincible. «C’est vrai, je l’aperçois, au loin, je suis imprégné du postulat de Camus, je vis en sachant que la mort existe. Ce spectacle, si c’est un voyage, c’est l’histoire d’un exil et d’un retour vers soi. C’est aussi un hymne au présent, à la présence du monde et au bonheur d’aimer.»

Mercredi soir, Michel Voïta répétait dans une salle de lecture à l’étage du théâtre de l’Oriental à Vevey. Nous y étions, unique spectateur. Envoûtant, bouleversant. L’acteur, entouré de trois fois rien, sublime la beauté et la profondeur des mots de Camus. Voïta apparaît comme une clé essentielle ouvrant sur le style éblouissant de Camus de retour sur ses terres algériennes.

Samedi et dimanche, pour la création du spectacle, il sera au théâtre Kléber-Méleau, non plus devant des murs gris et devant presque personne, mais face à de nouvelles lumières et trois cents spectateurs à chaque fois, puisque les deux soirées sont d’ores et déjà complètes. «Forcément, passer de répétitions en pleine solitude à une salle aussi remplie, c’est à la fois plaisant, réjouissant et un peu angoissant. Mais je vois où je vais. Il ne s’agit pas de savoir le texte, il s’agit plutôt de l’oublier. Quand je joue, je ne sais pas ce que je vais dire dans la nanoseconde d’après! Chaque jour est différent, chaque jour d’autres images m’apparaissent qui me portent et m’accompagnent, me soutiennent, me sortent du texte pour être présent. L’intérêt, c’est de s’amener soi sur scène, sans se répandre, et alors tu permets aux personnes qui te regardent et t’écoutent d’aller dans leurs propres histoires, d’entrer à l’intérieur d’eux-mêmes.» Le spectacle va vivre sa vie à Kléber Meleau, dans des rendez-vous scolaires, puis à l’Oriental à Vevey le 26 février avant peut-être d’entamer un chemin en lien fort avec l’actualité: «Nous vivons aujourd’hui dans une époque qui rappelle un peu les années trente, quand il a commencé à écrire. Les débordements, le puritanisme, la montée du populisme. Le texte Les Amandiers est très troublant. Il parle de maintenant!» (TDG)

Créé: 26.01.2017, 13h22

Infos pratiques

Renens, Théâtre Kléber-Méleau
Samedi 28 (19h) et dimanche 29 janvier (17h30). Complet
Vevey, Théâtre de l’Oriental, 26 fév. (20h).
Tél.: 021 925 35 90
www.orientalvevey.ch

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