Mettre à plat la sensation de l’eau

Les piscines dans l'art 1/5Nous entamons notre série d'été en nous penchant sur le traitement réservé par la peinture à ces lieux pris d'assaut aux beaux jours.

Comme pour tous ses tableaux, David Hockney s’inspire de son vécu intime pour peindre en 1972 «Portrait of an artist (Pool with two figures)».

Comme pour tous ses tableaux, David Hockney s’inspire de son vécu intime pour peindre en 1972 «Portrait of an artist (Pool with two figures)».

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Des trois états de la matière – solide, liquide et gazeux –, le second est probablement le plus difficile à rendre en peinture. De l’Egypte ancienne aux contemporains, de Turner à Monet, de Hokusai à Renoir, la liste des tentatives de représenter l’eau par les arts plastiques est cependant inépuisable.

Et puis un beau jour est arrivé David Hockney. Né à Bradford, dans le Yorkshire, le 9 juillet 1937 (il a fêté dimanche ses 80 ans à Paris), le plus chéri des peintres anglais vivants s’est formé au Royal College of Art de Londres. Indissociable de la Californie où il a tôt fait d’élire domicile, sa production figurative obtient rapidement la reconnaissance internationale pour ses couleurs explosives, sa liberté de ton, ses allusions sans équivoque à une homosexualité pénalement sanctionnée en Angleterre jusqu’en 1967.

Piscines californiennes

Et ses fameuses piscines. Ses éclaboussantes piscines. Quand le Britannique découvre que la Californie en regorge, sans qu’elles n’impliquent forcément la notion de luxe, il en fait un sujet de prédilection, et ne se lasse pas de représenter leur teneur mouvante tout en y campant des narrations inspirées de sa vie privée. Entre les années 60 et 80, il enchaîne les bassins bleus sur fond d’architecture moderniste, volontiers dérivés de photographies ou de polaroïds: ce sont Picture of a Hollywood Swimming Pool, California, Portrait of Nick Wilder, et surtout l’iconique série des Splash (Bigger, Little, Larger ou non qualifiés).

Aplats d’acrylique, arêtes nettes et angles droits pour endiguer la transparence indocile de l’eau, végétation idéalisée, spaghettis blancs ou lanières jaunes en guise de filets de lumière au fond du bac, personnages solitaires, réalisme flirtant avec l’abstraction, les tableaux sont identifiables entre tous. Leur «versatilité stylistique» respire globalement la joie, quoique teintée d’incommunicabilité. Une forme d’hédonisme dans un Eden fantasmé.

Célébré par une vaste rétrospective qui voyage de la Tate Britain au Metropolitan Museum de New York, avec une halte actuellement à Beaubourg, l’artiste ressemble personnellement à ses peintures. Casquette plate, lunettes rondes, costume et cravate colorés, le dandy se distingue par son impassible et toute british excentricité. Détails non sans importance: il est sourd depuis l’âge de 40 ans, fume comme un pompier «pour sa santé mentale», et dispose, grâce à sa cote sur le marché de l’art, d’un copieux réservoir à millions.

Métaphore de la toile

Mais observons de plus près notre Portrait of an artist (Pool with two figures) de 1972, reproduit ci-contre. Sous un pâle ciel sans taches ondoient à l’arrière-plan des monts sans aspérités. Le zoom arrière mental qui nous rapproche de la piscine révèle une verdure progressivement plus nuancée, presque naïve dans son traitement. Soudain, clac, la luxuriante nature vient se heurter contre les bords rectilignes, tranchants, du bassin. La géométrie coupe court à la prolifération organique, tandis que deux cyprès à mi-distance riment avec les droites de la construction. Sous les catelles brunes ourlées de turquoise, voici l’eau qui pactise avec le minéral.

Isolez un seul fragment de cette masse aqueuse, on n’est pas loin de Mark Rothko ou Nicolas de Staël. Encadrée par sa margelle, l’eau constitue bien un tableau dans le tableau, «une métaphore de la surface de la toile», selon l’expression du commissaire de l’exposition beaubourgeoise, Didier Ottinger. Transparente par-devant où le soleil s’emmêle, ombragée à l’arrière où sa profondeur s’étage. Mi-trace, mi-chair, la silhouette d’un nageur à demi-nu fend son épaisseur. Il est isolé, là en dessous, ne voit rien. N’entend rien. Contenu dans le contenu du bassin, lui-même contenu dans le cadre de l’image.

Rompant la perspective, à sa verticale, un alter ego habillé le regarde. Prolongé par son ombre, ce spectateur debout indique 4 heures sur le cadran solaire, l’heure plausible pour une baignade oisive. Qui est-il? Un frère? Un amant? L’invité ou le maître de céans? L’artiste mentionné dans le titre de l’œuvre? Les deux hommes, seuls êtres animés alentour, entretiennent un lien – c’est limpide. Mais leur échange, le temps d’un plongeon ou d’une éternité, n’en est pas moins clairement rompu sur le plan sensoriel. D’où le sentiment un brin claustrophobique, sinon mélancolique, qui se dégage de la louange générale aux plaisirs de l’été. L’enfermement à ciel ouvert, aidé des coloris et de la composition, suscite comme un cri. Une onomatopée qu’il reste à inventer.

En attendant, on pense à un poème de Francis Ponge paru en 1942, De l’eau, à cet extrait duquel on laissera le dernier mot: «Plus bas que moi, toujours plus bas que moi se trouve l’eau. C’est toujours les yeux baissés que je la regarde. (…) Elle s’effondre sans cesse, renonce à chaque instant à toute forme, ne tend qu’à s’humilier, se couche à plat ventre sur le sol».

David Hockney Rétrospective de son œuvre au Centre Georges Pompidou, à Paris, jusqu’au 23 octobre, www.centrepompidou.fr

Créé: 30.06.2017, 16h05

Le mot du jour: "splash!"

L’équivalent de notre «plouf», c’est l’onomatopée qui, par excellence, évoque les plaisirs – et déplaisirs – aquatiques. Dans «A Bigger Splash» (1967), l’une des plus célèbres toiles de Hockney, on voit une superbe giclée blanche rompre la monotonie déshumanisée d’une piscine privée.

L'évaporation des corps

(Image: DR)

On peut louer les vertus vivifiantes de l’eau, comme on peut s’inspirer de sa propension à passer à l’état de vapeur pour illustrer la mortalité. L’un des pionniers de l’art vidéo (avec Nam June Paik, Bruce Nauman et bien d’autres), l’Américain Bill Viola – né en 1951 – réalise The Reflecting Pool en 1979, et marque à jamais l’histoire de son médium. Empreinte de spiritualité et d’une profonde réflexion sur l’espace-temps, l’œuvre de 7 minutes montre l’artiste sortir de la forêt qui enceint une piscine, se poster, habillé, à son bord, attendre à angle droit de son reflet, puis s’élancer dans le bassin d’un bond ramassé. Son corps se fige alors, suspendu dans les airs, son double en miroir s’évanouit, et, tandis que les feuillages continuent de danser, la flotte de clapoter, les oiseaux de pépier, l’homme en boule se dissout peu à peu dans le décor, s’efface imperceptiblement de l’image, pour ressurgir un peu plus tard, à nouveau sous forme de reflet sur la surface verdâtre. Jusqu’à s’extraire de l’onde et s’enfoncer dans les bois. Ce manifeste du neuvième art, outre vanter les potentiels de l’outil électronique, met à jour de façon inédite la représentation de l’apparition et de la disparition, ces notions si propres à la condition humaine. «Je suggère que les événements de ce monde sont illusoires ou éphémères», dira Bill Viola en bon platonicien…

La résurrection de la chair

(Image: DR)

A observer les ébats féminins dans ce bassin aux margelles régulières, on croit d’abord à une simple piscine du Moyen Age tardif. Jeux d’eau sensuels en solo ou en duo, on songerait presque, dans la thématique, à une scène populaire décrite par Brueghel. Mais nuance. Ce que peint son contemporain Lucas Cranach l’Ancien vers 1546 dans Der Jungbrunnen, alors qu’il est lui-même septuagénaire, représente en vérité une fontaine de jouvence: les femmes défraîchies amenées à cheval, en charrette, en brouette ou à dos d’homme sur la gauche du tableau, ressortent revitalisées, à droite. Rosies par leur baignade, les vierges sont alors accueillies par de fringants nobles qui les orientent vers un vestiaire, d’où elles passeront au banquet et ses promesses de félicités charnelles. La nature environnante subit une métamorphose comparable, dans le même sens de la lecture: de rochers abrupts, on glisse vers un verger soigné. Symbole d’immortalité, la fontaine de vie (présente aussi dans le Jardin des délices du précurseur Jérôme Bosch) dérive de la mythologie romaine, quand Jupiter aurait notamment transformé la nymphe Nauplie en source au pouvoir régénérateur. Mais les Germains, les Celtes, les Irlandais ou la Bible nourrissaient de leur côté également des croyances liées à la propriété guérisseuse de l’élément aquatique.

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