Le massacre d’Utøya inspire les cinéastes

CinémaErik Poppe reconstitue cet effroyable fait divers en un plan-séquence unique, véritable chorégraphie de l’horreur.

La version d’Erik Poppe suit Kaja (Andrea Berntzen) en un style immersif qui accentue le drame.

La version d’Erik Poppe suit Kaja (Andrea Berntzen) en un style immersif qui accentue le drame. Image: DR

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À la dernière Berlinale, où «Utøya, 22 juillet», «U July 22» en anglais, était présenté en compétition, l’arrivée du groupe formé de tous les acteurs à sa conférence de presse avait quelque chose de profondément rassurant. Leur moyenne d’âge? Très basse. Jeunes, graves, droits comme des I, posant pour les photographes devant le mur neutre du festival. Ils nous rappelaient qu’eux, contrairement à ceux qu’ils incarnent, sont des acteurs et non des victimes. Et qu’ils étaient vivants, face aux journalistes, de chair et d’os et non sacrifiés pour les besoins d’une fiction qui va un peu plus loin que la simple reconstitution.

Car le film ne tolère pas de respiration. Pas de répit. On en ressort essoufflé, essoré, avec l’étrange impression d’avoir survécu au massacre qui vient de se dérouler sous les yeux. Tourné en un seul plan-séquence étourdissant de 72 minutes, à l’exception de sa brève introduction, «Utøya, 22 juillet» reconstitue l’attaque survenue le 22 juillet 2011 en Norvège sur l’île d’Utøya, au sein d’un camp de jeunes organisé par le Parti travailliste norvégien. «Un documentaire, note Erik Poppe, peut raconter plusieurs histoires, mais la fiction, basée ici sur des interviews intenses avec les vingt jeunes rescapés, semble plus fidèle à la vérité des faits.» Une tuerie terrible, encore fraîche dans les mémoires.

Septante-sept victimes, 99 blessés graves. Attaque perpétrée par un seul homme, Anders Behring Breivik, 32 ans, qui a également revendiqué une attaque à la bombe dans le quartier gouvernemental d’Oslo, survenue le même jour. Reconstitution, disait-on. Non, car le film adopte un point de vue quasi unique, celui d’une jeune femme, Andrea Berntzen – c’est le nom de l’actrice. Kaja – c’est le nom du personnage – recherche sa petite sœur, et pendant que les bruits de tir s’accumulent dans la bande-son, elle ne sait pas plus que les autres ce qui est en train de se passer.

Sans explication, didactisme ou éléments extérieurs, le film d’Erik Poppe (dont on ne connaît pas les autres longs métrages, au nombre de cinq) est une fiction immersive d’une radicalité qui prend à l’estomac dès qu’on comprend les enjeux posés par cette contrainte du plan unique.

La caméra devient ici acteur d’une chorégraphie de l’horreur qui semble s’improviser dans le chaos et le bruit. Le film offre une vision de l’enfer décuplée par l’ignorance frappant l’ensemble des jeunes coincés sur l’île et contraints de se terrer au ras du sol, ou contre les parois d’une falaise, pour échapper à un danger dont ils ignorent l’origine durant un temps incroyablement long.

On s’en doute, ce film coup-de-poing n’est pas destiné à plaire à tout le monde. À Berlin, nous étions nombreux à penser qu’il aurait dû remporter l’Ours d’or (au final, le film n’a rien eu). Par son unicité et sa radicalité novatrice – jusqu’alors, les constructions en plan-séquence ne se coltinaient ni aux reconstitutions ni à cette mise en scène du réel que le film opère sans tenter de sombrer dans le pathos ou le constat béant –, cet «Utøya» contribue à redéfinir la notion de cinéma-vérité telle qu’on l’a souvent entendue.

Mouvements millimétrés

Car il s’agit aussi, dans un tel travail, de nier toute forme d’improvisation. Le spectateur l’ignore, mais le procédé du plan-séquence, du filmage sans coupes, même s’il est facilité depuis l’introduction des caméras numériques (dans le passé, à l’ère de la pellicule, un plan-séquence ne pouvait excéder quinze minutes, soit la durée maximale d’un chargeur), exige une préparation démente. Il faut des dizaines d’assistants munis de talkies-walkies hors champ, un millimétrage de chaque mouvement et un sens du timing phénoménal. La réussite d’un plan-séquence est d’autant plus forte lorsque ce dispositif ne se voit pas. Dans «Utøya», il est invisible. Un immense film!

Créé: 02.10.2018, 19h10

L’autre «Utøya» sera diffusé sur Netflix

Le réalisateur britannique Paul Greengrass, spécialisé dans un cinéma d’action aux ambitions vaguement auteuristes («Jason Bourne»), s’est attelé au même sujet qu’Erik Poppe dans son «Utøya, 22 juillet». Son film, «Un 22 juillet» («22 July»), raconte la même chose mais en se concentrant aussi sur le procès qui a suivi le massacre quelques mois plus tard. Pour cela, le cinéaste use d’une esthétique classique, sans surprise et au fond terriblement scolaire. Ou, pour faire simple, une esthétique de téléfilm sans aucune ambition de cinéma. D’ailleurs, la «chose» est produite par Netflix et ne sortira donc pas en salle. En revanche, elle figurait en compétition à la dernière Mostra de Venise où nous avions pu la voir. C’est du travail bien ficelé, prédigéré et bien sous tous rapports qu’on cherche à nous vendre. Rien à voir avec la force brute du film de Poppe, plus sauvage dans sa forme comme dans ce qu’il raconte. Chez Paul Greengrass, la reconstitution se teinte de vraisemblance et évacue en partie le traumatisme du massacre. Guère utile.

Sur Netflix, dès le 10 oct.

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