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Le masque de théâtre, magique et éternel

A l'occasion de la première création d'Omar Porras au TKM, plongée dans l'univers d'une tradition théâtrale de plus en plus rare.

Venu au théâtre par la marionnette, le metteur en scène Omar Porras est l'un des rares metteurs en scène, aujourd'hui en Europe, à défendre la tradition du jeu masqué.
Venu au théâtre par la marionnette, le metteur en scène Omar Porras est l'un des rares metteurs en scène, aujourd'hui en Europe, à défendre la tradition du jeu masqué.
PATRICK MARTIN
Une pratique qui traverse ses 25 ans de création et se découvre, comme un album artistique, dans un coffre-armoire trimbalé au gré de ses pérégrinations, de ses projets.
Une pratique qui traverse ses 25 ans de création et se découvre, comme un album artistique, dans un coffre-armoire trimbalé au gré de ses pérégrinations, de ses projets.
PATRICK MARTIN
27 02 2017   Lausanne  Ecole de théâtre des Teintureries, Sébeillon 9b, Sujet : Les masques de théâtre  eu monde entier de la Fondation Sandoz   photo: Patrick Martin/24HEURES
27 02 2017 Lausanne Ecole de théâtre des Teintureries, Sébeillon 9b, Sujet : Les masques de théâtre eu monde entier de la Fondation Sandoz photo: Patrick Martin/24HEURES
PATRICK MARTIN
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«Donnez un masque à l’homme et il vous dira la vérité», disait Oscar Wilde. Toujours encore associé au rituel païen du carnaval, à la figure du clown, quand il ne devient pas signe de ralliement révolutionnaire de collectifs tels que les Anonymous, le masque puise son origine dans les rites religieux des temps anciens. Présent sur tous les continents et à travers toutes les civilisations, cet objet indissociable des origines du théâtre et des Dionysiaques – qui fêtaient les dieux par le truchement de la danse, de la musique et de la tragédie –, a toutefois perdu de son aura sur les scènes contemporaines. On convoque le masque au détour de projets et pour la signification qu’il permet d’ajouter à l’interprétation d’un texte ou d’un personnage. Plus rarement pour ce qu’il induit dans l’art même du comédien, dans la pratique du spectacle ou le rapport au spectateur, à l’instar d’un Omar Porras. Au XVIe siècle, la commedia dell’arte l’a érigé en marque de fabrique pour croquer des célébrités ou figer des caractères facilement reconnaissables par le public. Mais parce qu’on lui reproche de figer le jeu du comédien, la quête de réalisme finira par l’éloigner des ambitions d’un théâtre en plein renouvellement.

Et il faudra attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que le masque soit tiré du purgatoire par des Jacques Lecoq, Giorgio Strehler, Antoine Vitez ou Benno Besson, en étroite collaboration avec des facteurs qui ont su, quant à eux, retrouver des techniques de fabrication parfois oubliées (comme les Sartori, père et fils, en Italie) ou l’amener vers de nouveaux continents esthétiques, à l’instar des Suisses Erhard Stiefel, complice d’Ariane Mnouchkine, ou de Werner Stub, fidèle de Benno Besson.

«Porté ou non, le masque est l’essence même du théâtre»

Omar Porras fait partie des quelques créateurs contemporains chez qui le masque est un élément essentiel. En termes d’esthétique, dans un théâtre que l’on décrit souvent comme baroque parce qu’il se plaît à convoquer tous les artifices et artisanats de la scène, des machineries aux costumes, en passant par les décors. En termes de jeu d’acteur, parce que cet objet – qui dissimule le visage autant qu’il impose le caractère du personnage – force le comédien à aller puiser son énergie ailleurs. «Quand on parle du travail de mon frère, on fait souvent référence à la commedia dell’arte parce qu’il utilise des masques et cherche à créer des archétypes», confie Fredy Porras, fidèle complice du metteur en scène qui assure la création des scénographies comme la fabrication des masques qui apparaissent, au gré des projets, dans les spectacles du Colombien. «Son théâtre est, en fait, un patchwork de nombreuses choses qui ont toutes la même fonction: guider le jeu dramatique, fêter le théâtre, aller chercher le comique ou le dramatique dans l’humanité qu’on amène sur scène.»

Dans Amour et Psyché (voir l'image ci-dessous), la nouvelle création du Teatro Malandro dévoilée mardi prochain au TKM et tirée de Molière, les masques habilleront les visages de quelques acteurs. Porras a souvent aimé associer les classiques au jeu masqué. Le maître français de la comédie lui-même a été influencé par les Italiens, jouant parfois le visage couvert et non seulement fardé, comme le personnage de Mascarille, dans ses Précieuses ridicules. Mais, contrairement à une Visite de la vieille dame, à L’Histoire du soldat et à d’autres spectacles que Porras a entièrement «masqué», c’est du côté de la scénographie que cette tradition occupera, cette fois-ci, une place de choix. Monumentaux et portés à bout de bras, les masques plongeront, surtout, la pièce de Molière dans les origines archaïques de son récit.

«Le masque, dans l’Antiquité, était le visage des dieux, rappelle Omar Porras, un objet rituel, un élément de transcendance qui a permis aux êtres humains de transposer le divin au travers de la matière sculptée. Contrairement à ce que certains pensent, le masque n’efface rien. Il est un révélateur, de l’être humain, de la poésie, de l’animalité et de la bestialité. Il donne une forme à l’âme. Il n’y a rien d’étonnant qu’il soit, dans notre culture, relégué au théâtre, car le comédien occupe, aujourd’hui, la fonction de prêtre, de passeur, de conteur. Dans cette nouvelle création, c’est à tout cela que j’ai pensé.» Avec la volonté de brouiller les lectures faites autour de son travail? «Non, car il n’y a pas de théâtre sans masque. C’est l’essence même de l’art du comédien. Qu’il recouvre ou non son visage sur scène, le théâtre reste du jeu, de l’effacement derrière des rôles.» L’essence d’une pratique totale d’un théâtre que le metteur en scène développe depuis ses débuts. «Chez moi, il n’y a pas de sexe, de race, de langue ou de couleur. Le théâtre est cet art qui rassemble tout, c’est le pays de l’extraordinaire, celui de la tromperie, de la magie et de l’illusion.»

La rencontre entre Porras et le masque s’est jouée il y a longtemps déjà. Quand, enfants, les deux frères improvisaient des spectacles de marionnettes dans les rues de Bogotá. Une fois en Europe, le comédien est allé à l’Ecole Lecoq, à Paris, et il a découvert, comme spectateur, les mises en scènes d’Ariane Mnouchkine. Plus tard, c’est un voyage à Bali qui ouvrira encore de nouvelles perspectives, en découvrant la tradition du topeng, spectacle chanté, dansé et… masqué. Puis, le nô japonais. «Avec le masque, le texte devient physique. Mais avec ou sans – et au-delà des questions liées au texte –, je pratique toujours la même méthode de jeu autour de la conscience du corps dans l’espace. C’est tout cela que j’entraîne avec mes comédiens.»

Méditation du mouvement

Au sein du Teatro Malandro, l’expérience du maître fait même école. Aucune répétition ne commence sans 45 minutes de training, véritable échauffement effectué en groupe par la troupe, aux frontières des arts martiaux, des méthodes de développement corps-esprit ou encore du nô japonais. Entre marches synchronisées, postures imposées et travail du souffle. «C’est une méditation du mouvement qui doit permettre à la troupe de fonctionner comme un chœur, qui apprend le respect du plateau et repousse le quotidien hors du théâtre.» Au diapason, les comédiens peuvent ensuite débuter le travail autour du spectacle en préparation. Avec, durant les phases préparatoires, des passages obligés par la pratique du jeu masqué.

«On ne rentre pas impunément dans un masque. Il y a tout un langage à développer et, avant de trouver un personnage, chaque acteur doit véritablement faire naître son propre masque.» Et le metteur en scène de se faire chaman: «Accepter d’en porter, c’est accepter d’entrer dans une autre dimension, de renouer avec nos ancêtres, avec le vital et la magie. Ce chemin commence avec le sculpteur qui remplit de vie une matière morte et figée à partir des traits d’un comédien, puis se poursuit dans le dialogue qui se noue entre l’acteur et son masque. Mais ce dialogue demande de l’humilité et de l’engagement.»

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