Marielle Pinsard: «J’adore la contradiction et la mauvaise foi!»

ThéâtreLa trublionne vaudoise décoche un vaudeville bobo, sequel du «Nous ne tiendrons pas nos promesses» de 2008.

Mélanie Zucconi, Pierre Laneyrie, Valerio Scamuffa, Catherine Salée et Vincent Bonillo: «Le risque, c'est que la soirée disjoncte!».

Mélanie Zucconi, Pierre Laneyrie, Valerio Scamuffa, Catherine Salée et Vincent Bonillo: «Le risque, c'est que la soirée disjoncte!». Image: DOROTHEE THEBERT FILLIGER

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Je vous ai préparé un petit biotruc au four ou mais où est donc passé Jean-Michel?» sort tout chaud de Vidy où il vient juste de rôtir. Plongée chez des bobos qui nous ressemblent, la pièce passe en revue toutes leurs obsessions à l’occasion d’une fête: climat, gilets jaunes, fake news, hackers et le reste. Deux jours avant de la servir à Genève, on interviewe Marielle Pinsard, centrifugeuse-metteure en scène, cravate aimantée autour du cou, mitaines rouges à mi-phalanges, pull orange et éternelles lunettes bleues. Comme sur le plateau, le débit est rapide, assuré, avec une microtendance à se répandre.

La longueur de vos titres est une marque de fabrique. Par souci d’exhaustivité ou pour détourner de l’essentiel?

L’essentiel pour moi, c’est que chacun comprenne ce qu’il veut. Au théâtre, un objet en devient facilement un autre. J’adore cette école depuis Brecht, où on propose au spectateur de se faire sa propre histoire. Certains auraient envie de se laisser guider davantage, que je livre mon point de vue, mais depuis ma jeunesse sauvage j’ai une aversion pour la didactique. Je ne me cache pas, je ne brouille pas les pistes, mais je laisse aux gens le soin de se prendre en charge. Parfois, on ne comprend que plus tard le sens du titre, avec un temps de retard. Mon public préfère toujours le spectacle d’avant, celui qu’ils ont eu le temps de digérer!

Celui-ci fait suite à votre «Nous ne tiendrons pas nos promesses» de 2008. Pourquoi ce bilan après 12 ans?

Sandrine Kuster, la directrice du Saint-Gervais, m’a dit que ça l’amuserait de retrouver, une décennie après, ces gens qui voulaient changer le monde et qui, comme l’ensemble de ma génération, n’ont pas tenu leurs promesses. À 50 ans, on est tous légèrement contrits, on a beaucoup d’excuses, mais il faut bien constater notre mauvaise foi. Je viens d’une famille engagée, ma soeur s’enchaîne sur les bateaux de Greenpeace, mon père s’est battu contre le nucléaire avant d'aller s’installer en Franche Comté dans une maison autonome, ma mère ramasse les déchets dans la montagne... Je prône le geste citoyen, mais je me demande combien d’exceptions nous nous accordons! Mon père prétend ne faire aucune exception, aller au lit à 19h pour se passer d’électricité et de chauffage, ne jamais se laisser aller à une blague raciste, éviter les gens qui prennent l’avion, au point où l’humain en pâtit. Je fais ces efforts, mais de façon moins fanatique, avec quelques des compromis. Les écolos purs et durs sont quand même assez fascisants! Il y a 12 ans, je m’arrêtais surtout sur la surconsommation, aujourd’hui sur les économies d’énergie. Je me demande si sauver la planète doit forcément impliquer des rapports humains détériorés.

Les mêmes comédiens jouent les mêmes personnages?

Non, à part Vincent Bonillo qui retrouve son Cyril, devenu ingénieur des ponts et chaussées entre-temps. C’est le personnage le plus informé, et en même temps le plus con. J’ai dû changer mon Yvonne, qui fête son 50e anniversaire à l’âge de 55 ans. Ce soir-là, la petite bande d’amis fait une exception dans sa consommation d’électricité. Le risque, c’est que la soirée disjoncte...

Que vous permet le genre du vaudeville?

Le monde est aujourd’hui dans une situation vaudevillesque. Les personnages propres à ce théâtre existent parmi nous, il suffit d’avoir le coup d’œil. J’adore la contradiction! Je ne les pointe pas pour faire la morale, mais par fascination devant la complexité humaine. C’est beau, un microcosme pris dans une machine. Entre toute croyance et sa réalisation s’immisce le vaudeville.

Êtes-vous aux bobos actuels ce que Feydeau était aux bourgeois d’alors?

Il n’y a jamais dans mes pièces quelque chose dont je ne sois pas la base – je m’inclus donc dans ce milieu. Les auteurs de plateau, dont je suis, font de la fiction à partir de leurs vies. Il y a un effet miroir, surtout pour ces bobos qui ne se considèrent pas comme tels: ce qui les définit, c’est qu’ils s’ignorent.

Votre théâtre est-il politique?

On n’est pas le bras armé du journalisme. Le théâtre, c’est faire de la métaphore. La personne qui y vient doit faire marcher quelque chose de spécifique à l’être humain. «Les singes font des nœuds, les hommes font des liens», dit-on. Mon discours politique, c’est dire que l’humain est fait pour l’art. Ce qui n’est pas le cas de la machine ou de l’algorithme.

L'humain a le sens de la métaphore, il a aussi celui de la mauvaise foi...

Comment faire pour être de bonne humeur en sachant tout ce qu’on gaspille, sinon? Des égoïstes au grand coeur, voilà ce que nous sommes. Mais la mauvaise foi est une richesse inépuisable. Et une maladie difficile à guérir!


«Je vous ai préparé…» Théâtre Saint-Gervais, du 6 au 16 fév., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

Créé: 03.02.2020, 16h23

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les PV diminuent depuis que les policiers doivent y écrire leur nom
Plus...