Marie Laberge, vaillante plume du Québec

LittératureL’auteure que la trilogie «Le goût du bonheur» a rendue célèbre dans toute la francophonie est à Genève pour le Salon du livre. L’occasion de rencontrer une femme extraordinaire.

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Une grande mèche blanche dans une longue chevelure noire puis, les années passant, une mèche noire dans une crinière blanche. Impossible de rater Marie Laberge dans les allées du Salon du livre. De rater son rire qui rafraîchit comme un lac de la Belle Province, sa vivacité, sa gentillesse et sa disponibilité envers ses lecteurs. La Québécoise, auteur de la formidable trilogie Le Goût du bonheur - Gabrielle, Adélaïde, Florent - était de passage à Genève. Nous en avons profité.

Vous êtes romancière, auteure de théâtre, comédienne, dramaturge. Vous avez écrit une chanson pour Céline Dion et des scénarios, rédigé le prologue de la Déclaration d’indépendance du Québec, réalisé un téléfilm. C’est beaucoup, pour une seule vie et pour une seule femme.

Ça fait beaucoup, mais c’est bien agréable d’aller là où on veut, de prendre sa liberté par les cornes. Il ne faut pas s’enfermer. La littérature est multiple.

Du moment qu’on aime la langue, les mots?

Oui, et du moment qu’on a quelque chose à dire. Les mots doivent porter une idée.

Votre sujet de prédilection, c’est l’être humain.

C’est l’être humain, ce sont les émotions, et le sentiment tragique de l’existence: on est là, mais on va s’en aller. Des gens nous quittent.

Dans votre dernier roman, «Ceux qui restent», il est question du suicide, et surtout de la solitude des gens qui restent et qui, eux, n’ont d’autre choix que de subir ce geste. La perte, le deuil, des thèmes phare pour vous?

Il y a chez moi trois obsessions fondamentales: la vie, l’amour et la mort. Avec ça, on peut danser toute sa vie! Ou pleurer.

Le choix, un autre motif récurrent?

Oui. Assumer ses choix. Ne pas le faire, c’est comme vivre à cloche-pied avec soi-même. Le temps fuit, les choses évoluent, en bien ou en mal, on fait des choix. Vouloir freiner le mouvement, le givrer, c’est aller contre la vie.

Quels sont les choix qui ont changé le cours de votre vie?

C’est la première fois qu’on me pose cette question! J’en ai la gorge nouée. Le premier choix que j’ai fait, c’est de ne jamais dire à mes parents que j’écrivais. Je ne concevais pas que ça puisse intéresser quiconque autre que moi. Cela a assuré ma liberté à vie. Parce que comme tous les enfants, j’aurais troqué mon écriture contre n’importe quoi pour avoir l’amour de mes parents. J’ai échappé à ça en ne révélant pas que j’écrivais, toute petite.

Enfant, vous écriviez déjà?

Je me méfie de ma mémoire, alors je dirais que ma première histoire qui porte une date, je l’ai rédigée à 11 ans. Elle faisait 50 pages. Tout ce que j’écrivais, je le donnais à lire à ma sœur, de un an mon aînée. C’était une grande lectrice, elle était affamée, elle dévorait et me disait: est-ce que tu pourrais écrire plus long!?

Pourquoi auriez-vous eu besoin de troquer votre écriture contre l’amour de vos parents?

Nous étions sept enfants, dont six filles. Chacun voulait être distingué dans l’œil de nos parents, ce qui n’arrivait pas souvent. Ce n’était pas possible. Ils en avaient tellement plein les bras… ils ne pouvaient pas célébrer un enfant particulièrement. Et savez-vous maintenant? C’est très bien comme ça.

Un autre choix déterminant?

Partir faire le Conservatoire d’art dramatique, en jeu, pour devenir actrice. Ce que mon père trouvait bien inutile. Il me disait: «Ce n’est pas grave, tu te marieras, tu feras des enfants, tu auras une vraie vie.» Bien sûr je n’ai jamais fait ça. Avec le théâtre, j’ai vraiment choisi quelque chose qui me parlait. Jouer, c'était comme demander de la récréation tout le temps. C’est le directeur de la faculté où j’étudiais à l’Université qui m’a dit: «C’est très important de s’amuser. Arrêtez d’être raisonnable!»

Et vous l’avez fait?

Oui, et chaque fois que j’ai suivi la passion, l’élan, l’impulsion profonde qui m’habitait, j’ai fait un bon choix. Je n’ai jamais eu peur, une fois que j’avais choisi. J’ai toujours gardé une ou deux habiletés sous le coude pour gagner ma vie, si jamais mon art n’y arrivait pas, en me disant que jamais mon écriture ne paierait, ni mon loyer, ni mon repas. Je m’arrangeais avec ça. Mon écriture, elle était à moi. Et ça, c’est la troisième chose que j’ai choisie, tout de suite. Et j’ai toujours su que je ne la négocierais pas: vous ne l’aimez pas? Ce n’est pas grave, je la garde pour moi, au revoir! Et on n’est pas pire amis.

La liberté, c’est important pour vous?

Essentiel. La liberté de dire ce qu’on a à dire, comment on veut le dire. Ne pas aller dans le sens des façons de faire qui sont inscrites dans les tables de la Loi. On a le droit de désobéir, de prendre le champ. Moi, je suis comme un cheval qui prend le champ, tout à coup. J’ai 66 ans, et je continue de me poser la question tous les jours: comment faire pour demeurer libre?Parce que quand je suis libre, je suis en présence de ma puissance.

La trilogie «Le Goût du bonheur» et son succès faramineux ont-ils changé votre vie, émotionnellement et pratiquement?

Une folie! Mais ma grande surprise, c’est qu’elle continue à se vendre. Elle m’a ouvert les portes du marché européen francophone. Le Québec, c’est 8 millions d’habitants, 6,5 millions de francophones. Enlevez les analphabètes et les enfants, cela ne fait pas beaucoup de lecteurs potentiels. Et puis c’est merveilleux de voir que le livre produit la même rencontre partout, avec l’histoire et la culture du Québec.

Vous êtes née en 1950. La société au Québec a-t-elle beaucoup changé en 60 ans?

Enormément. Je suis née dans cette période de notre histoire qu’on appelle «la grande Noirceur». Les femmes n’étaient rien: soit l’épouse de, soit la fille de, soit dédiées à Dieu, donc religieuses. Elles se trouvaient pour tout sous le joug des hommes. Moi je suis née dans un berceau catholique. On n’était pas riche. Mon éducation s’est faite avec la Bible. Le pouvoir politique était partagé avec le pouvoir religieux. La séparation a eu lieu au début des années 60, les Libéraux sont arrivés à la tête de l’Etat, la société québécoise a commencé à s’ouvrir et à ne plus vivre sous le regard de l’autre et le regard de Dieu, deux regards bien coercitifs. Alors oui, la société a beaucoup évolué. Avec la crise de 1929, le Canadien français moyen était tellement pauvre, tellement méprisé, humilié et demandant qu’il n’avait plus rien à perdre. Il est passé de la modestie intérieure du catholicisme à l’écrasement. De l’humilité à l’humiliation. L’avènement d’une alternative politique à l’Eglise était devenu possible. Et comme toute société corsetée, enlever le corset lui a permis de respirer. Et elle n’a jamais voulu le remettre. Une vraie libération s’est produite, qui a permis une affirmation nationale et privée. L’Exposition universelle de 1967 à Montréal, nommée Terre des Hommes, nous a fait réaliser que le monde existait, que nous en faisions partie et n’étions pas «les Nègres blancs d’Amérique». Nous étions avant ça bafoués par nous-mêmes. Nous inclinions la tête avant que le coup arrive, pour être bien sûrs de le recevoir… Je vais me faire détester si un Québécois lit ça!

Et les femmes ont pu s’affranchir également?

Avec les années 70, les femmes se sont affirmées. Chez nous, elles ont toujours eu ce qu’on appelle «un grand talent», c’est-à-dire qu’elles dirigent tout, qu’elles savent tout pour les autres. On est des femmes autoritaires, avec un fort contrôle exercé sur les autres et sur nous-mêmes. Donc aujourd’hui au Québec, nous vivons dans une société très féministe, violemment revendicatrice. On y est allé fort, et les hommes ont reculé d’un pas.

Vous avez été élevée chez les Jésuites. Qu’en reste-t-il?

J’étais chez les bonnes Sœurs avant, et j’ai voulu aller aux Jésuites parce que je voulais voir des hommes: les classes y étaient mixtes. Tout ce qui m’intéressait, c’était les garçons, moi qui n’avais qu’un seul frère. Est-ce que j’ai besoin de vous dire que mon plaisir de vivre a augmenté et que mes notes ont diminué? Quel bonheur! Et c’est là que j’ai commencé le théâtre. Je me tenais avec les gens de mon goût: fervents, passionnés, intenses. Ce furent de très très belles années. J’ai eu 20 ans dans le bon temps. J’ai pris toutes mes libertés, je ne me suis privée de rien, mais je n’ai jamais été esclave de rien. C’était une époque où l’on pouvait danser très tard, et aimer. J’avais un tel sentiment de puissance: je pensais pouvoir changer le monde, à ma manière, comme mes sœurs, mes amis, et je l’ai un tout petit peu changé.

Êtes-vous croyante?

Non.

En 1995, vous rédigez le préambule de la Déclaration d’indépendance du Québec, en vue du second référendum. Vous n’avez jamais songé à une carrière politique?

La politique m’a toujours intéressée, parce que tout est politique. Mais jamais pour en faire, jamais. Il faut être dans un parti, il faut faire partie d’un groupe, et je ne suis pas très création collective, pour être sincère. J’ai le sentiment que le monde politique m’aurait empêchée d’être utile.

Vous écrivez donc pour être utile?

Je ne sais pas. Avant tout, c’est une urgence intérieure qui n’appartient qu’à moi. Mais je m’estime très privilégiée quand je suis utile, quand un lecteur vient me le dire.

Vous êtes devenue très populaire en Suisse romande entre 2009 et 2011 grâce à votre un roman épistolaire, «Des nouvelles de Martha». Comment fonctionne ce concept inédit?

Deux fois par mois pendant trois ans, mes lecteurs abonnés ont reçu chez eux, par la poste, une lettre de Martha, mon personnage. J’en écrivais pour hommes et pour femmes. Matha s’adressait à chacun par son prénom. J’ai eu 100 000 abonnés, dont beaucoup de Romands. Quelle tristesse quand ça s’est terminé! J’ai reçu un courrier énorme.

Le Québec. Quel est votre lien à votre terre natale, à sa culture, à sa langue?

Il est très fort, viscéral. Tricoté à même ma peau. Et j’ai la fierté d’être francophone. J’aime le son de notre langue, sa musique, sa force. C’est bien d’être une enclave: on guette le moindre péril, on a un devoir de constante attention envers notre langue. Alors que les Anglais se permettent de maganer la langue, de la souiller, de la triturer, car ils savent bien qu’il y aura toujours quelqu’un pour la sauver, nous pas.

Où écrivez-vous?

Je m’en vais, je pars écrire aux Etats-Unis. Toujours au bord de l’eau. Je ne m’appelle pas Laberge pour rien! Et je prends invariablement avec moi Les Carnets de Camus et Les Lettres à un jeune poète de Rilke. Quand ça ne va pas bien, j’ouvre, n’importe quelle page, et ça va bien.

Vous vous levez avant l’aube et écrivez sans relâche. Est-ce toujours votre rythme?

Oui, je suis très disciplinée et je travaille fort. Vers 11 h, je mange un scone au fromage que je chauffe et sur lequel je mets un peu de beurre. C’est bon en cochon!

Quelle femme êtes-vous?

Je suis une vaillante.

Samedi 29, 13-15 h, «Treize verbes pour vivre», dédicace, stand du Québec. Dimanche 30, 14-15 h, rencontre avec Marie Laberge; 15-17 h, «Treize verbes pour vivre», dédicace; 18-19 h, «Vive le Québec à Genève!» L’Apostrophe, point final littéraire avec Marie Laberge, Chrystine Brouillet, Patrick Senécal et Thúy Kim.

Créé: 28.04.2017, 20h15

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