Marie Darrieussecq jamais à sec

InterviewPrésente ce samedi soir à la Fureur de lire, l’écrivaine française parle écriture, racisme, alcool et psychanalyse.

Marie Darrieussecq, rencontrée lors de son récent passage à la Société de lecture, s’est levée très tôt pour prendre son train. C’est la ligne de TGV «Paris-Genève» qu’elle a en tête lors du rituel de l’ardoise.

Marie Darrieussecq, rencontrée lors de son récent passage à la Société de lecture, s’est levée très tôt pour prendre son train. C’est la ligne de TGV «Paris-Genève» qu’elle a en tête lors du rituel de l’ardoise. Image: OLIVIER VOGELSANG

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Marie Darrieussecq ne parle pas la langue de bois. Au contraire, elle peut se targuer d’un franc-parler si total qu’elle est aussi désarmante pour son interlocuteur, qu’irrésistible. De sa voix grave au débit rapide, elle se livre sans tabou sur le racisme latent «des gens bien», l’alcoolisme chez les écrivains, ou encore sur la psychanalyse qui l’a révélée à elle-même et l’a poussée à devenir psy elle-même. L’auteure française lira des passages de son dernier roman ce samedi soir au Théâtre de la Madeleine, dans le cadre du festival genevois La Fureur de lire. Il faut beaucoup aimer les hommes, qui lui a valu le Prix Médicis en 2013, raconte l’amour de Solange, une actrice française vivant aux Etats-Unis, pour Kouhouesso, un réalisateur camerounais. Rencontre entre quatre yeux avec une femme à la parole aussi fluide à l’écrit qu’à l’oral.

Dans «Il faut beaucoup aimer les hommes», vous rendez hommage à Marguerite Duras, notamment par l’utilisation que vous faites du style indirect libre. Que lui devez-vous d’autre?

L’audace d’écrire. Je suis née en 1969, et dans ma jeunesse, les femmes écrivains étaient encore de l’ordre de l’accident, de la curiosité ou de la prouesse. Marguerite Duras, que j’ai découverte au lycée par une amie, m’a donné la certitude que l’on pouvait être auteur et femme. Cela dit, ce n’est pas mon écrivaine préférée non plus. S’il y a une auteure qui m’a particulièrement marquée, c’est Nathalie Sarraute et ses Tropismes, ces tout petits mouvements dans la communication qui tiennent à une simple intonation. Je lui dois aussi énormément, mais c’est moins apparent dans mon écriture.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’archétype de la femme qui attend et qui sera toujours déçue?

Solange tombe dans un piège que son amant ne lui a jamais tendu. Il n’a jamais demandé à être attendu comme ça. Il ne lui demande rien, en fait, et c’est cela qui est terrible. Je suis féministe, mais je décris le monde tel qu’il est, pas tel qu’il devrait être. C’est cela les romans, sinon on s’ennuie. Or je constate que l’on a toutes encore une Belle au bois dormant dans la tête. J’ai beau élever mon fils et mes filles – à mon avis – de la même manière, le poids de la société est tel que ma plus jeune fille passe ses journées déguisée en princesse. Les filles sont encore formatées pour attendre qu’un homme vienne les chercher, les révéler à elles-mêmes. «L’attente est une maladie féminine», dit l’un de mes personnages. De mon côté, j’essaye de déjouer ça en moi, mais ce n’est pas facile. Dans mes textes, j’aime m’intéresser aux femmes au foyer, qui ne font rien. Ce vide-là est extrêmement romanesque. Les saintes patronnes de ces femmes-là sont bien sûr Madame Bovary et la princesse de Clèves.

Vous êtes-vous retrouvée dans une situation d’attente amoureuse?

Evidemment. On n’écrit pas là-dessus si l’on n’est pas personnellement proche du sujet… Solange c’est complètement moi! J’ai 46 ans: j’en ai aimé, des hommes, et il y en a beaucoup qui m’ont fait attendre. Bon, j’en ai fait attendre quelques-uns aussi…

Dans le roman, j’ai densifié les choses. Solange est une fille élevée dans une uniformité, dans ses certitudes, qui tombe amoureuse d’un homme né complètement ailleurs. C’est l’histoire d’une femme qui découvre qu’elle est Blanche, elle n’y avait jamais pensé avant.

Kouhouesso parle de «certificat de non-racisme» que cherchent à obtenir les Blanches trop enthousiastes à son égard. De quoi vous êtes-vous inspirée?

J’aime me pencher sur ces zones grises, sur ce malaise présent chez «les gens bien», qui font très attention à ce qu’ils disent pour ne pas être taxés de racistes. Comme la situation du dîner, où Solange amène Kouhouesso chez un ami, qui en ouvrant la porte ne dit pas «Enchanté», mais «Oh! Enchanté». Est-ce que c’est une surprise légitime devant la couleur de peau du nouvel invité ou déjà du racisme? Rappelons que le racisme est une idéologie bâtie de toutes pièces pour justifier la colonisation et le pillage. En France, nous avons cet héritage-là. Or, Solange, très angélique, voudrait juste aimer un homme. Tandis que lui ne cesse de la ramener au fait qu’il y a une histoire violente derrière eux, et qu’elle ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Elle ne peut pas juste l’aimer dans une bulle. Ce n’est pas simplement appétissant et joli, dans l’intimité d’un lit, d’avoir l’un une couleur chocolat, l’autre vanille. C’est aussi politique.

Quel rapport faites-vous entre votre métier de psychanalyste et celui d’écrivain?

Bon, j’ai dû arrêter mon activité de psychanalyste, c’est devenu incompatible, parce que je voyage trop pour mes livres. Je reprendrai quand je serai plus vieille et sédentaire. Je me vois bien en psy à cheveux blancs. Sinon, il y a une grande différence entre les deux métiers, même si les mots les relient. Le rapport avec les patients se passe totalement dans l’oralité. Le thérapeute capte quelqu’un par les lapsus qu’il fait, ses associations d’idées. On ne peut pas écrire à son psy, ça ne marche pas. Et l’extraordinaire unicité de chaque personne est impossible à raconter, à retranscrire par écrit.

Si je suis devenue psy, c’est parce que la psychanalyse a sauvé ma vie. Il fallait que je rende aux gens quelque chose d’aussi fou. Et cela m’a aussi autorisée à écrire. Avant, j’écrivais des manuscrits qui n’étaient pas bons, qui étaient englués dans ma propre névrose. Dès les premières séances, je me suis décollée du magma familial, et cela a été une libération.

L’attitude de vos patients a-t-elle changé après le Prix Médicis?

Vous savez, les patients s’en foutent du psy, ce n’est pas un enjeu pour eux. C’est impressionant de voir à quel point ces derniers – et ils sont là pour ça, bien sûr – ne pensent qu’à eux! Bon les fans, je ne les prends pas, je sais que je ne peux pas travailler avec eux.

Lecture et discussion autour d’«Il faut beaucoup aimer les hommes» avec Marie Darrieusecq, sam 30 mai, 20 h, Théâtre de la Madeleine, Rue de la Madeleine 10. www.fureurdelire.ch (TDG)

Créé: 29.05.2015, 17h29

La dernière fois que…

…vous avez pleuré?

Je pleure souvent, de joie ou de tristesse. La dernière fois? En lisant le journal d’une peintre allemande que j’aime énormément, Paula Modersohn-Becker. Pour ses 30 ans, en 1906, sa mère lui écrit une lettre où elle raconte sa naissance. Il y a une incroyable charge d’amour maternel dans ce geste, qui m’a émue.

…vous avez trop bu?

Oh, hier soir (rires)! L’alcool est lié à l’écriture. J’essaye d’y faire attention, mais je bois trop, c’est sûr. Cela ne m’aide pas à me concentrer, c’est juste un antidépresseur très efficace. Ecrire est un métier de fou. Le vide est difficile: il est 14 h, vous n’avez toujours rien écrit de bon, personne ne va vous aider, et vous vous retrouvez à zoner sur Google News… Je ne bois jamais la journée, mais le soir, c’est irrésistible, parce que la journée a été super dure! En même temps, je ne changerais de vie pour rien au monde. Vous savez, énormément d’écrivains sont alcooliques, c’est un vrai problème. Pour l’anecdote, j’ai fréquenté un peu Nathalie Sarraute à la fin de sa vie, j’allais chez elle une fois par semaine. On était au whisky-perrier à cinq heures de l’après-midi. Et Amélie Nothomb, elle boit du champagne tous les soirs! Moi mon truc c’est le bon vin rouge. Le Saint-Emilion par exemple. Ou les vins natures ou biodynamiques. Comme le Morgon, il est divin.

…vous avez envié quelqu’un?

J’ai des défauts, mais pas trop l’envie. Peut-être pour les gens qui habitent face à la mer.

…vous vous êtes excusée?

Mmm, je ne trouve pas. Je ne dois pas m’excuser très souvent…

…vous avez transpiré?

En faisant un footing, bêtement, dans un parc à Paris.

Questions fantômes

Quelle question vous détesteriez qu’on vous pose?

Des questions trop privées, sur mon mari, par exemple.

Quelle question ne vous a-t-on pas posée?

Si je voulais avoir un chien. Et j’ai très envie d’avoir un chien!

Infobox

Premier livre acheté?

C’était une nouvelle traduction de L’attrape-cœur de Salinger, à 17 ou 18 ans, quand j’étais étudiante. Adolescente, j’étais folle de ce livre.

Le livre qui a changé votre vie?

Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, qui m’a un peu ouvert les cases du cerveau. J’ai accepté l’idée d’être féministe après ça.

Un livre à lire dans le bain?

Le savon, de Francis Ponge!

Un livre de chevet?

La princesse de Clèves, que j’ai dû lire vingt fois dans ma vie.

Pour paresser le dimanche matin?

Les Buddenbrook de Thomas Mann. Un véritable page-turner.

Une trouvaille récente?

Le monde s’effondre de Chinua Achebe, auteur nigérian immensément connu en Afrique, longtemps sur les listes du Nobel.

Bio express

Marie Darrieussecq est née en 1969 à Bayonne, au Pays basque. Elle étudie à l’École normale supérieure et à la Sorbonne. Son premier roman, Truismes, crée l’événement à la rentrée littéraire 1996. Marie NDiaye et Camille Laurens l’accuseront respectivement d’avoir «singé» et «plagié psychiquement» leurs œuvres. Marie Darrieusecq répond à ces accusations dans Rapport de police en 2010. En 2013, elle obtient le Prix Médicis pour son roman Il faut beaucoup aimer les hommes.

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