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Comment manufacturer «Tartuffe»? Les Fondateurs livrent leurs secrets

Julien Basler et Zoé Cadotsch appellent Molière à saper leurs impros. Et ça marche!

Julien Basler, artiste dramatique, et Zoé Cadotsch, artiste plastique, équilibrent leurs constructions.
Julien Basler, artiste dramatique, et Zoé Cadotsch, artiste plastique, équilibrent leurs constructions.
STEEVE IUNCKER GOMEZ

Leur marque de fabrique? Envisager un spectacle du point de vue de sa scénographie. Depuis qu’ils sont apparus sur la scène de l’Usine en 2009, avec une première pièce, «Les Fondateurs», qui allait donner son nom à leur compagnie, Julien Basler et Zoé Cadotsch construisent des décors à vue comme ils construisent leur écriture de plateau. Planche par planche, phrase par phrase, jusqu’à obtenir une architecture aussi grinçante que virtuose. Leur brigade de comédiens, eux, portent la double casquette de maçons et de baladins. En 2018, les voici qui virent soudain classiques, intégrant le «Dom Juan» de Molière à leurs apparentes facéties. Deux ans plus tard, ils poussent le bouchon avec ce bon vieil imposteur de «Tartuffe», qu’ils abordent comme si la rencontre allait de soi. Les deux titres, reprise et création, font des heureux à la Comédie.

Julien, vous avez étudié l’art dramatique à Lausanne, Zoé les arts décoratifs à Genève. Votre compagnie vous sert-elle à fusionner vos formations respectives?

Julien Basler: Pendant longtemps, quand nous formions la compagnie Le Club des arts avec deux membres supplémentaires, Zoé s’occupait prioritairement de la scénographie, et moi de la mise en scène. À un moment donné, en démontant un décor, on s’est dit qu’il serait intéressant de ne partir ni d’un texte ni d’une improvisation, mais de partir de la scénographie. Il s’agissait pour nous de créer ensemble, à égalité, en nous approchant au plus près d’un geste commun.

Zoé Cadotsch: On voulait sortir du décor qui entoure le jeu des acteurs, pour considérer les objets comme faisant pleinement partie du spectacle. Tout construire à partir de rien, texte, jeu et scéno, et voir le spectacle s’élaborer devant nos yeux.

Depuis deux ans, vous vous frottez aux textes de Molière, classiques parmi les classiques. Qu’est-ce qui vous a pris?

J.B.: On sentait que le travail mis en place avait besoin d’être bousculé. On a alors pris deux décisions: réaliser une installation sans paroles avec deux danseuses («Espace vert»), puis, aussitôt après, un texte classique. On allait s’écarteler dans deux directions opposées.

Z.C.: Pendant neuf ans, on avait varié les matériaux physiques, on avait besoin d’être confronté à la matière. Arrivé à un certain stade, il fallait qu’autre chose nous dérange.

J.B.: Molière s’est imposé avec une certaine évidence. On aime ses comédies, on va les voir, et, en même temps, il est très loin de nous, dans le temps comme dans la forme. Les joutes verbales, l’aspect farcesque, le rythme me plaisent particulièrement.

Z.C.: Il nous offre aussi une grande liberté scénographique. Dans les situations qu’il décrit, le décor n’est jamais primordial.

J.B.: On a tout de suite vu, aussi, la possibilité pour nos acteurs, qui nous accompagnent depuis des années, de porter la distribution.

Vos «Dom Juan» et «Tartuffe» forment-ils les deux volets d’un diptyque?

J.B.: Les deux pièces résonnent entre elles. La thématique de l’hypocrisie est présente dans chacune, ainsi que celle de la liberté, de la vérité… Deux couples de personnages portent également les deux pièces, à savoir Dom Juan et Sganarelle d’une part, Tartuffe et Orgon de l’autre. Pour nous, les deux fonctionnent en miroir. Après, il ne s’agit pas d’un diptyque fermé, on pourrait en ajouter d’autres.

Z.C.: On peut dire qu’on a poursuivi avec «Tartuffe» un mouvement amorcé avec «Dom Juan». La Comédie offre aussi plus de possibilités que le Pitoëff…

Aline Papin en Tartuffe, Aurélie Pitrat en Sganarelle, des choix apparemment à contre-emploi...

J.B.: Quand nous montons «Dom Juan», nous ne nous demandons pas qui, en Suisse romande, pourrait faire un bon Sganarelle. On a une équipe d’une dizaine d’acteurs au plus, et on se demande plutôt: qui fait quoi? On pourrait poser que tout le monde peut tout jouer, abstraction faite des genres et des conditions sociales, mais, forcément, on finit par distribuer. François nous est apparu comme une évidence pour Dom Juan, Aurélie pour Sganarelle. Au fond, qu’est-ce qui définit un personnage? Pour nous, ce n’est pas sa description physique, mais plutôt les signes qu’il va émettre sur un plateau en deux heures de temps.

Cherchez-vous à inventer avec vos acteurs un jeu qui s’équilibre entre improvisation et composition?

Z.C.: Oui, les deux alternent. De temps en temps, les comédiens incarnent des personnages, à d’autres moments ils deviennent des constructeurs, ils mélangent du plâtre ou serrent des joints. Dans ces circonstances, ils redeviennent des simples gens,improvisent quelques propos, puis, en une fraction de seconde, ils retournent au jeu proprement dit. On suit à chaque fois le passage de l’acteur au personnage, ce qui ajoute à la fois une dimension et un impact à la pièce. Si on voit l’acteur entrer ainsi dans son personnage, on assiste aussi à son envie, son plaisir de jouer. Le va-et-vient accentue le plaisir!

J.B.: On a le souci de montrer sur scène des gens qui font quelque chose, qui agissent. En un mot, qui performent. Construire une chaise ou interpréter Orgon, finalement, découle du même principe de travail. Quant à nous, nous les voulons aussi investis qu’ils assemblent une chaise ou qu’ils déclament un texte. On essaie de ne pas hiérarchiser les deux. On est face à un système de classes scénique et interchangeable. En tout cas, on est dans une vision très collective, et horizontale.

La comédie de mœurs vous a toujours intéressés. Que racontent pour vous aujourd’hui l’hypocrisie de Tartuffe et le libertinage de Dom Juan?

J.B.: Dom Juan veut remplir un vide. Il a l’avidité des femmes, comme d’autres l’ont de l’argent ou de tout ce qu’on veut. Et il finit enfermé dans sa quête. Tartuffe - ou plutôt son hôte Orgon - s’aveugle dans sa quête d’absolu. Il s’aliène en se mentant à lui-même dans sa recherche de vérité. A vouloir la liberté, on s’enferme; à vouloir la vérité, on se ment. Tels sont les pivots des deux pièces qui nous intéressent.

ZC.: L’important, c’est que nous ne donnons pas de réponse, nous ne livrons pas de morale. Le public doit se faire sa propre idée.

De nouveaux Molière à l’horizon?

On ne sait pas. Les Fondateurs ne maîtrisent pas le vent dans leur dos. Mais un autre Molière, avec joie! En triturant davantage le texte d’origine? On veut continuer notre travail tout en se régénérant. Creuser un sillon mais vers le renouveau. Sans se trahir.

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«Tartuffe» et «Dom Juan», La Comédie, jusqu’au 8 mars, 022 320 50 01, www.comedie.ch

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