Pour Luk Perceval, notre condition nous rend tous captifs d’un sérail

InterviewLe Grand Théâtre invite le metteur en scène belge, avec l’auteure turque Asli Erdogan, à ressusciter «L’Enlèvement au sérail» de Mozart. Interview avec un artiste yogi.

Y compris sur le plateau du Grand Théâtre où il monte le singspiel de Mozart, Luk Perceval, hiver comme été, ne quitte jamais sa casquette: face au risque de refroidissement ou de mélanome, sa tête, dit-il, a en tout temps besoin de protection. On n’est pas loin de la captivité!

Y compris sur le plateau du Grand Théâtre où il monte le singspiel de Mozart, Luk Perceval, hiver comme été, ne quitte jamais sa casquette: face au risque de refroidissement ou de mélanome, sa tête, dit-il, a en tout temps besoin de protection. On n’est pas loin de la captivité! Image: LAURENT GUIRAUD

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Ce n’est pas la première fois que les pas de Luk Perceval le mènent à la cité de Calvin. Le public de la Comédie garde certainement en mémoire sa «Mademoiselle Julie» tirée de Strindberg qui, en septembre 2018, détaillait crûment la déchéance d’une quinqua ivre de désir pour un insaisissable jeune Noir. Le directeur du Grand Théâtre, Aviel Cahn, adepte des relectures de classiques qui valent au Flamand sa reconnaissance internationale, le convie aujourd’hui avec Asli Erdogan, cette écrivaine turque qui paie cher son opposition à la politique de son homonyme chef d’état, à raviver le singspiel composé par Mozart en 1782, «Die Entführung aus dem Serail». À J-5 de la première, l’artiste nous expose – dans la langue de Shakespeare – sa démarche créative.

Pourquoi vous, Luk, pourquoi elle, Asli, pour exécuter la commande du Grand Théâtre de Genève, à votre avis?

J’ai réalisé quelques opéras par le passé, en Allemagne, qui ont pu servir d’exemples à Aviel Cahn. Ces premières expériences dans le domaine lyrique m’avaient quelque peu contrarié. Ma réputation d’adaptateur y était mise à mal par les contraintes du genre. Du coup, je n’ai accepté de m’y réessayer qu’à la condition d’une considérable liberté pour aborder une forme qui, à l’heure où nos cerveaux assimilent plus d’un million de messages visuels par jour, paraît archaïque. Je m’intéresse au matériel du passé pour sa portée universelle, mais je dois pouvoir en rénover la dramaturgie. N’oubliez pas qu’à l’époque où elles ont été créées, les œuvres de Shakespeare, Molière ou Mozart s’adressaient à des gens qui ne savaient ni lire ni écrire! Or le singspiel dont nous parlons se présente sous forme de dialogues dans lesquels il est possible d’intervenir. Asli Erdogan était dès l’origine inclue dans le projet pour la raison évidente que «L’enlèvement» se déroule en Turquie, et qu’elle y a elle-même été emprisonnée. Or nous refusions d’intégrer au livret des éléments de sa biographie – ce qu’elle ne fait du reste pas dans ses propres romans. Nous préférions creuser le thème central de l’œuvre, à savoir que nous sommes tous captifs d’une illusion de bonheur, alors que tous, nous souffrons de solitude. Le sérail sert de métaphore à cette solitude. À notre désir de nous libérer d’une prison existentielle. Nous avons ainsi décidé de reprendre des passages du roman d’Asli, «Le Mandarin miraculeux», qui raconte le sentiment de solitude qu’elle a éprouvé à Genève, au temps où elle travaillait pour le CERN. Elle était déjà en exil, étrangère, sans attache. Ce lien direct avec Genève, nous pouvions l’étendre au monde entier.

Qu’est-ce que cela change, fondamentalement, de mettre en scène un opéra plutôt qu’une pièce de Racine ou de Tchekhov?

La partition musicale impose bien sûr un rythme général. Dans le cas présent, l’intrigue originale écrite par Johann Gottlieb Stephanie étant passablement naïve, certains dialogues, accompagnés de transitions musicales elles-mêmes très narratives, supportaient d’être supprimés. J’ai dû négocier avec le chef d’orchestre, Fabio Biondi, qui s’est montré très ouvert à mes propositions, et très enclin à chercher avec moi de nouvelles formes de théâtre musical. Après tout, nous vivons à une époque où les chorégraphes utilisent du texte, où la vidéo envahit les plateaux, où les disciplines artistiques s’interpénètrent. Il est grand temps que l’opéra évolue à son tour! Au théâtre, on peut plus librement réécrire, réagencer, façonner autrement les éléments poétiques. En fait, on travaille mieux la musicalité d’une œuvre au théâtre qu’à l’opéra! Dans son mode de production même, l’opéra renferme tant de composantes qu’il confine au chaos. Tant de gens doivent collaborer, tant de métiers! Le théâtre relève davantage d’un processus collectif, l’opéra, lui, oblige à coordonner des individualités.

La scénographie et les costumes obéissent à une esthétique contemporaine dans votre réactualisation. Quoi d’autre?

Je commence toujours par me demander ce qui rend une œuvre sensuelle. La virtuosité seule ne parvient pas à toucher. Mon intention première consiste ainsi à créer un spectacle humain, où chacun saura se reconnaître. Dans cet opéra-ci, les personnages aspirent à s’évader de leur cage pour enfin se retrouver. Leurs arias vous déchirent le cœur, tellement ils se manquent l’un à l’autre. Il s’agit d’une émotion qu’on a tous connue. Ce moment où on pourrait vomir son sentiment amoureux. Où son corps entier souffre de l’absence de l’autre. Toute personne qui se promène dans la rue un casque audio sur la tête se sentirait consolé par la musique de Mozart. Accepter la douleur, reconnaître sa propre souffrance dans celle des autres, telle est la fonction primordiale de l’art, sa nécessité essentielle. Il offre une catharsis qui permettrait de résister contre le nationalisme et tous les «ismes» qui naissent de nos douleurs réprimées.

La solitude est l’un des thèmes récurrents dans vos créations. Comment l’incarnez-vous ici?

Face aux chanteurs qui hurlent leurs émotions, des acteurs essaient de trouver la paix en disant le texte d’Asli. Ils se parlent à eux-mêmes. Le «trou noir du désir», comme je l’appelle, peut mener à l’art, mais également à l’autodestruction, si l’on cède à l’illusion qu’un bonheur éternel nous attend quelque part. La promesse d’un paradis handicape terriblement. Notre psyché n’a pas assimilé que la douleur fait partie intégrante de l’existence. Ce que Mozart évoque dès l’ouverture (paaa tatatata tsin tsin tsin), c’est moins l’exotisme turc que la cadence urbaine. Puis il casse ce tempo et reprend la mélodie très lentement, comme s’il remplaçait la suractivité par la vieillesse. D’où le concept que j’ai adopté de redoubler les quatre chanteurs principaux par quatre comédiens âgés.

L’âge, encore un leitmotiv de vos mises en scène. Comment l’expliquer?

L’une des causes de notre dépression - la science prédit qu’en 2050, cette maladie sera la première à l’échelle mondiale - est à chercher dans un système qui nous rend esclaves, nous obligeant à nous procurer l’argent nécessaire à notre survie. Cette dépression, je suis convaincu qu’elle provient de la conscience de notre finitude: un jour, il faut regarder en arrière plutôt que vers l’avant. Or cette rétrospection s’accompagne souvent d’amertume, de nostalgie, de l’idée que c’était mieux avant. Je vois peu de gens vieillir en gardant leur curiosité. Pourtant j’y aspire.

Vous avez 62 ans. Avec le recul, qu’est-ce qui a placé l’enfant de Flandres que vous étiez sur la voie du théâtre?

C’est l’un des mystères de la vie. J’ai envie de dire que le théâtre m’a choisi autant que le contraire. Mes parents lisaient des livres, peut-être, mais ils étaient navigateurs. Ils transportaient du bois d’Anvers jusqu’en Allemagne, d’où ils ramenaient de l’acier. Ils ne sont jamais allés au théâtre, quoiqu’ils étaient très théâtraux. J’ai eu la chance de bénéficier d’une saine arrogance, qui m’a poussé à suivre mon instinct.

Qu’aimeriez-vous entendre de la bouche d’un spectateur après une représentation de votre «Enlèvement au sérail»?

Ce serait chouette que les gens ne disent rien. Qu’ils gardent le silence, et ne parlent du spectacle que deux jours plus tard. Cela signifierait qu’ils ont été touchés et se demandent pourquoi.


«Die Entführung aus dem Serail», Grand Théâtre de Genève, du 22 jan. au 2 fév., 022 322 50 50, «www.gtg.ch»

Créé: 17.01.2020, 20h38

Petit précis de spiritualité belgo-bouddhiste

En parallèle à ses activités théâtrales, Luk Perceval est un fervent pratiquant et enseignant de yoga. Quelques-uns de ses apartés spirituels, glanés au fil de l’entretien:

«On peut considérer Mozart comme un bodhisattva, c’est-à-dire un Bouddha qui ne s’est pas encore éveillé. Les géniales compositions de sa main atteignent une conscience spirituelle qui transcende la réalité.»

«La douleur que nous portons en nous, je l’appelle notre blessure karmique. Elle est congénitale, atavique et se transmet sans fin. Tout être humain est un volcan de douleur.»

«En tant que maître yogi, je suis fasciné par les neurosciences, qui nous apprennent aujourd’hui que nous vivons en fonction de nos pensées. Comment opèrent nos cerveaux? En le sachant, nous aurions un meilleur accès à notre conscience et à notre perception du monde. Les neurosciences ont notamment découvert qu’un trauma ne peut se guérir qu’en l’acceptant. L’art y aide. Je suis convaincu que davantage d’art permettrait de construire une meilleure société. La catharsis qu’il réalise n’est pas que mentale, mais sensorielle aussi. Par elle, on oublie de s’observer, et on ne forme plus qu’un avec son expérience.»

«Notre culture ne nous amène pas à croire à la «roue de samsara», au cycle des réincarnations, au retour infini des énergies vitales. Notre bêtise, c’est de n’apprendre que par la souffrance. On doit la subir encore et encore avant de trouver un début de sagesse.»

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