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Lucrèce violée se sacrifie dans un geste christique

Au Théâtre du Grütli, Frédéric Polier crée «Le Viol de Lucrèce», un opéra de chambre de Benjamin Britten.

Deux archéologues exhument pour nous la tragédie: Stuart Patterson et Laurence Guillod.
Deux archéologues exhument pour nous la tragédie: Stuart Patterson et Laurence Guillod.
LUDOVIC ROHRER

Triple primeur au Grütli. Son pilote Frédéric Polier, grand mélomane devant l’éternel, guitariste autodidacte, ouvre son ultime saison à la barre du Théâtre en y créant pour la première fois une œuvre lyrique – un rêve qu’il caressait de longue date. Pour le réaliser, il s’associe à l’Ensemble Proteus, qui, sous la direction de Guillaume Berney, effectue également ses premiers pas en musique vocale. Leur choix se porte sur The Rape of Lucretia (Le Viol de Lucrèce), lui-même premier opéra de chambre composé par le Britannique Benjamin Britten en 1946.

Comment ne pas s’en réjouir: l’opéra démange toujours plus les metteurs en scène de théâtre. Leur ambition doit certes s’ajuster aux moyens du bord, quitte à faire grincer des dents parmi les rangs des puristes. Polier et Berney prennent ce risque, au nom de l’exquise musicalité de Britten – cette harpe, cette flûte, cette prosodie – autant que de la puissance mythologique qui traverse le drame de Lucrèce.

Ancrée dans la Rome corrompue des Tarquins, au VIe siècle, l’intrigue relève de toute époque décadente, aussi bien au lendemain de la guerre qu’au matin du IIIe millénaire. Dans l’amoralité ambiante, les épouses se dévergondent: seule Lucrèce reste inébranlablement fidèle à son mari Collatin. Fou de jalousie, le fils du roi, pourtant son ami, pénètre dans la chambre de la prude, la viole, et la conduit à se poignarder de honte: «C’est moi qui tiens le glaive, mais c’est moi qui saigne»…

Bien servi par le décor polysémique de Claire Peverelli – les espaces divisés par des murets figurent tantôt un site de fouilles, des thermes ou des appartements –, le livret de Ronald Duncan (inspiré d’une pièce d’André Obey, elle-même basée sur Shakespeare) intercale un double chœur masculin et féminin entre la violence du crime et son auditoire. Plus, il ajoute aux deux actes existants un épilogue qui place le suicide de l’héroïne sous des «yeux qui ont déjà pleuré les larmes du Christ». La mise en scène du Grütli pousse la distanciation d’un cran, en attribuant aux coryphées le rôle d’archéologues tirant le fil de la grande histoire humaine. L’horrifique destin de Lucrèce a valeur de leçon atemporelle.

Les puristes susmentionnés, agacés par les compromissions harmoniques ou dramaturgiques, iront peut-être jusqu’à reconnaître Frédéric Polier et Guillaume Berney dans ce récit d’une souillure infligée. Reste que le partage public d’un pareil joyau méconnu leur tient lieu de rédemption.

Le Viol de Lucrèce Th. du Grütli, jusqu’au 7 oct., 022 888 44 88, www.grutli.ch

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