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«Vernon Subutex», ce «Despacito» du rayon livre

La trilogie de Virginie Despentes a connu un succès fou cet été 2017. Analyse d'un pouvoir d'attraction très particulier.

Ils étaient partout. A la plage, dans les parcs, dans les bus, dans les trains ou sur les pédalos. Je ne parle pas des moustiques, mais bien des Vernon Subutex de Virginie Despentes. Incontournable, la trilogie romanesque faisait office de véritable «Despacito» de l'été.

C'est la sortie du tome 3, fin mai dernier, qui a mis le feu aux poudre. Un feu qui a brûlé jusqu'à fin août et qui s'est répandu aux tomes précédents, déjà parus en format poche.

Dans la dernière actualisation du classement d'Edistat des meilleures ventes livres en France, Vernon Subutex 1 figure (encore!) en 6e position, Vernon Subutex 2 en 12e et Vernon Subutex 3 en 33e. Même schéma en Suisse, où le dernier classement fiction de Payot affiche encore le tome 1 à la deuxième place, et le tome 3 à la 16e. Ce sont donc les lecteurs découvrant la trilogie, intrigués par la rumeur Subutex, qui contribuent au succès commercial de la trilogie. On pense à Harry Potter, qui a commencé à drainer une foule de fans internationaux dès le troisième tome. Avec 700'000 exemplaires vendus, des traductions dans 11 pays et un projet de série TV à venir, la trilogie Subutex est a priori terminée - l'auteure ayant pris soin de boucler l'intrigue sur les cent ans à venir, en épilogue.

Comme beaucoup, c'est suite à la fascinante interview de Virginie Despentes accordée au Monde que je me suis décidée à plonger dans Subutex. Une femme qui raconte que ce sont la prostitution, l'abstinence et enfin l'homosexualité qui lui ont permis de devenir auteur, ça intrigue. Forcément.

Résumons. Vernon Subutex, ancien disquaire en galère financière depuis la fermeture de sa boutique, est expulsé de son appartement. Le quadra grisonnant aux yeux bleus squatte d'abord ça et là, avant de survivre des mois dans la rue, en compagnie d'autres SDF. Il est retrouvé par une foule hétéroclite pour qui il incarne le prototype du bon gars, du pote de toujours, de l'amant doué, voire du chaman ou encore du DJ génial. Subutex joue ensuite le rôle de gourou musical dans des convergences, sortes de rave parties sans drogues où les adeptes triés sur le volet dansent comme jamais, réalignant au passage tous leurs chakras malmenés par une réalité trop difficile à saisir. S'ajoutent à cette trame un producteur de film sadique et prêt à tout, un chanteur de génie mort et toute une ribambelle de Parisiens plus paumés les uns que les autres. Dans le troisième tome, la présence incontournable des actes terroristes donne une couleur plus sombre au roman. Parallèlement, l'énergie collective des convergences atteint son apogée, mais cette magie fragile est menacée par les revendications financières de certains.

Passée maître dans l'art de décrire les relations entre individus, Virginie Despentes laisse entendre les monologues intérieurs d'une vingtaine de personnages en manque de repères, terriblement contemporains. Réaliste et affutée, sa plume sert un style indirect libre jouissif. Du père de famille tendance facho à la quinqua hystérique en passant par la marginale fanatique des chiens, le trader coké, l'ado convertie à l'islam et l'ancienne actrice de films X, tous les personnages ont droit à la bienveillance discrète de l'auteure, qui met en lumière les fêlures intimes de chacun.

Ce qui est véritablement spectaculaire, dans Vernon Subutex? Ce n'est ni la subtilité du style, ni la justesse des rapports humains, ni l'intrigue - qui souffre d'un manque de rythme et d'une structure assez bancale. C'est plutôt l'effet produit sur les lecteurs, et l'étrange connexion qui s'établit entre eux. On ne se contente pas de s'enthousiasmer autour d'une lecture commune. On se reconnait. On sait que si l'on a aimé lire Vernon Subutex, c'est surtout pour l'espoir que ces romans font naître en nous. Et si ça existait, ces convergences. Ce serait quelque chose, quand même. Danser en totale communion, dans un égrégore absolument dingue. Un cocktail mixant l'amour du prochain prôné par Jésus, des sons rock aux vibrations magiques et des tas de gens fêlés qui ont encore envie d'y croire.

Le talent de Virginie Despentes, c'est de tisser une communauté autour de ses romans, des lecteurs qui échangent des sourires de connivence lorsqu'ils se reconnaissent, dans les parcs, dans les bus, dans les trains ou sur un pédalo. Et cette lecture promet de rester un peu plus longtemps en tête que le refrain chaloupé de «Despacito».

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