Quand Time Bomb, pionnier du hip-hop français, allumait la mèche

LivreLe Parisien Kamal Haussmann, rappeur de la première heure, raconte deux histoires de survie: la sienne et celle d’un style musical désormais hégémonique.

À 40 ans, Kamal Haussmann débute une carrière d’écrivain. Il se verrait travailler dans le cinéma.

À 40 ans, Kamal Haussmann débute une carrière d’écrivain. Il se verrait travailler dans le cinéma. Image: LDD

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«Aujourd’hui, mon père a tenté de me tuer.» On a connu des premières phrases plus molles. À l’en croire, la vie de Kamal Haussmann a débuté dans les cris, le sang et les éclats de verre, quand son daron brisa un miroir sur le crâne de ce nouveau-né dont il ne voulait pas. «Un truc digne d’un thriller, ou plutôt un banal fait divers né de la misère sociale», écrit-il. N’empêche, de telles auspices vaccinent contre trop d’optimisme. Dès sa naissance, la mèche était allumée, l’explosion proche: une bombe à retardement, «Time Bomb», nom du collectif de rap dont fit partie l’adolescent dans les années 1990 et titre de la biographie de l’homme de 40 ans.

À l’heure où le rap français, qu’il soit mâtiné de chanson, d’electro ou de reggaeton, est entré dans tous les foyers et assure les belles heures des festivals après en avoir longtemps été banni, les mémoires du Parisien révèlent son histoire souterraine. Elle est indissociable des parcours de vie de ses pionniers dont elle épousa les enthousiasmes, les errements et les codes. «Time Bomb» se lit ainsi à plusieurs niveaux: comme la biographie lucide et musclée d’un gamin à la redresse, qui se construisit en dépit de sa prédisposition sociale; comme un tableau des banlieues quand elles devinrent enjeu électoral et objet de fantasmes; comme une radiographie du rap, enfin, dans son business naissant comme dans ses évolutions stylistiques.

«On aurait pu taper le bœuf avec Miles Davis»

«On a apporté une crédibilité musicale au rap français, on aurait pu taper le bœuf avec Miles Davis, continue Kamal Haussmann au téléphone. On avait conscience d’être une version bêta, des pionniers. Vers 1995, le rap était underground, à l’exception de gros trucs comme NTM, IAM et MC Solaar. Mais on connaissait son potentiel, on savait qu’il pouvait parler au plus grand nombre car il nous avait happé de façon tellement forte, tellement évidente. C’était une musique de gosses en souffrance pour des gosses en souffrance. Son succès doit d’ailleurs toujours à ce pouvoir d’évocation, même s’il s’agit plus de désarroi, de mal-être ou de désillusions quand on écoute Roméo Elvis, Lomepal ou Orelsan.»

Quand il découvre le hip-hop, Kamal s’y accroche comme l’outil pour briser le «plafond de verre» du périphérique parisien. Il devient le plus jeune membre de Time Bomb, collectif totalement branché sur le son américain et qui réunit les meilleures plumes parisiennes, dont Booba (alors dans Lunatic), Oxmo Puccino, Pit Baccardi… Un pédigrée qui claque, rétrospectivement, bien que l’histoire ne retienne que le nom des vainqueurs – les X-Men, parmi les plus prometteurs, comptèrent ainsi parmi les pionniers à disparaître au contact de la réalité du «vrai» business et des majors du disque. «Ça aurait dû se passer différemment, mais ça ne pouvait pas ne pas se passer ainsi, analyse l’écrivain. On était jeunes, naïfs, on a sabordé Time Bomb pour une engueulade autour d’un rasoir emprunté!» Racontée dans le livre, la page vaut son pesant de poils hérissés…

«On n’était pas contre le système»

De ces ultimes années du siècle achevé, reste quelques albums à l’écoute sur YouTube, notamment «Retour aux pyramides» et la compilation «Hostile», de 1996, réunissant la crème de ce rap qui faisait alors peur – le rap des cailleras. «On n’était pas contre le système. Simplement, on ne voulait pas changer pour s’en sortir. On voulait au contraire réussir grâce à notre culture. On vivait une immense frustration de se sentir exclus.» Les plus entrepreneurs ont réussi selon leurs codes, musclés. D’autres se sont moulés dans le consensus pop. «Les frontières entre le divertissement et la voyoucratie sont devenues très floues, quoi qu’il en soit. Depuis 20 ans, les mecs de la rue se sont intégrés au business. Récemment, un artiste avait des soucis avec des gars qui voulaient le racketter. Il est venu me demander si j’avais encore des contacts dans le milieu. J’ai appelé une connaissance, un dur de dur, qui me répond: «Mais Kamal, dis-lui d’aller porter plainte à la police!» (Rire) C’est fini, le mythe du manager suspendu par les pieds à la fenêtre de son bureau!»

Kamal Haussmann lui-même a payé le prix d’être venu trop tôt avec un rap trop «américain». Après ses groupes, Ghetto Diplomats puis Famille Haussmann, il trouve le succès en composant pour d’autres – Booba, Nekfeu, Youssoupha, Kaaris, La Fouine, etc. Une revanche sur la vie aux couleurs bling-bling (dans le livre, les cours des banlieues cèdent la place aux carrés VIP des clubs parisiens) alors que l’étudiant, plus discrètement, réussit ses diplômes de sociologie. Il vient de vendre sa maison d’édition musicale (H&M, pour Haussmann et Miller…) et profite de son nouveau costard d’écrivain, en attendant la suite, peut-être du côté du cinéma, lui qui aime les films sans téléphone portable. «Je suis nostalgique de l’époque où, quand on passait l’après-midi avec un ami, on était juste avec lui.» Ou avec son livre.

Créé: 09.12.2019, 10h06

Livre

Time Bomb
Kamal Haussmann
Albin Michel, 446 p.

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