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En prise avec le monde, les Romands font aussi leur rentrée

Une salve de livres d’auteurs d'ici est parue ces jours, des confirmés aux débutants comme la Valaisanne Céline Zufferey, qui publie «Sauver les meubles» chez Gallimard. Rencontre.

Céline Zufferey vient de publier "Sauver les meubles" chez Gallimard.
Céline Zufferey vient de publier "Sauver les meubles" chez Gallimard.
FLORIAN CELLA

Après avoir lu Sauver les meubles, on ne feuillettera plus jamais un catalogue de mobilier de la même manière. Céline Zufferey donne à lire, par l’entremise de son héros, l’envers du joli décor: «Je photographie des familles parfaites, de fausses mères à côté de fausses filles, des fenêtres qui ouvrent sur un soleil à deux cents watts et des pièces qui n’ont jamais de portes.» Les phrases claquent, les dialogues révèlent l’absurdité de certaines relations humaines, la construction offre de fertiles juxtapositions. Le tout compose un récit sans concession d’une auteure qu’on soupçonnerait plus âgée. Après avoir publié le bref récit New York KO dans la petite maison lausannoise Paulette Editrice, la Valaisanne de 25 ans entre en littérature par la grande porte, avec ce premier roman paru chez Gallimard.

Un livre issu de son travail de fin de master en création littéraire à la Haute Ecole des arts de Berne. «On m’a permis de choisir un expert, j’ai alors pensé à un éditeur, et je me suis dit: «Pourquoi pas Gallimard?» Je me suis adressée à une personne que connaissait un ami écrivain et j’ai eu l’immense chance qu’il soit d’accord de se déplacer depuis Paris. Il a été très intéressé par ce cursus qui permet d’apprendre à écrire, ce qui n’est pas dans la culture française.» Une formation dont elle vante les mérites. «Pourquoi devrait-on, en tant qu’écrivain, se débrouiller seul? Ce master à Berne et l’Institut littéraire de Bienne offrent de bonnes conditions pour écrire, argumente-t-elle dans un café lausannois. On ne crée pas forcément les meilleurs textes dans la douleur. Le programme de mentorat nous aide à développer un regard critique sur nos textes.» Pour le sien, elle a notamment bénéficié de l’expertise de Noëlle Revaz et de Michel Layaz.

«Ce n’est pas parce qu’on achète la cuisine vantée dans la publicité que notre famille va ressembler à celle du catalogue»

Pour arriver à boucler les fins de mois et payer les soins médicaux de son père, le héros, photographe, rejoint une multinationale de l’ameublement, toute ressemblance avec un géant nordique n’étant pas fortuite. Le voilà qui shoote des mises en scène du bonheur domestique, avec pour seule marge de manœuvre la recherche du «cadrage qui éveillera chez le badaud la fibre du consommateur».

Celle qui a étudié la littérature française et l’anthropologie sociale à l’Université de Fribourg se dit d’une génération très influencée par le marketing. «Or ce n’est pas parce qu’on achète la cuisine de la publicité que notre famille va ressembler à celle du catalogue.» D’autant qu’elle juge limitée la liberté en matière d’aménagement intérieur: «On a l’impression de meubler notre logement en fonction de notre personnalité, mais en réalité on choisit parmi une palette très définie.»

Pour tromper son malaise, le héros erre sur les chats en ligne, puis se met en couple avec Nathalie, mannequin pour les scènes qu’il photographie. Avec elle, tout semble joué d’avance. La belle se plaît dans leur appartement bien rangé. Lui affectionne les vieux fauteuils en cuir, ne songe qu’à introduire un peu de chaos dans le foyer impeccable… Son meilleur ami dans l’entreprise est d’ailleurs celui qui fait subir les pires traitements aux meubles pour en tester la solidité. Sous son impulsion, le héros devient directeur artistique d’un site de photos pornographiques. Jusqu’à ce que les lois du marché se rappellent, une fois encore, à lui…

A travers les conversations sur le Net, la pornographie, le couple réuni sur un malentendu, le roman thématise la solitude contemporaine. L’auteure dénonce sans hargne, grâce à une causticité habilement maniée. Ce deuxième degré, Céline Zufferey l’a toujours pratiqué. «C’est vrai, j’ai tendance à relever avec humour l’absurdité des choses plutôt que de m’insurger.»

Du temps pour écrire… et pour lire

Ce qu’elle met en scène, les sociologues l’ont dit: «J’ai voulu le montrer d’une autre façon.» Et c’est réussi. Mais viendra bientôt la pression du livre suivant. En partance pour Lyon, où elle va s’installer chez son ami, la jeune femme dit vouloir prendre le temps. «Le premier roman m’a pris deux ans. Au début, il faisait 300 pages. J’ai élagué, puis réinspecté chaque phrase, un travail d’orfèvre. Je suis très attachée au style et à la construction.» Elle revendique aussi du temps pour lire: «Pour moi, la lecture, c’est 50% du travail d’écrivain. C’est très important de savoir se situer dans son époque.»

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L’amour oublie, heureusement il y a la «Mémoire des cellules»

Pour son premier roman, le Lausannois Marc Agron livre une perle de culture. Il immerge sa plume de galeriste et de libraire dans un milieu qu’il pratique, mais pour aller beaucoup plus loin. Maximilien, critique d’art, est obsédé par R., plasticienne. Un homme, une femme, des ombres, des rencontres ratées. L’histoire stigmatise les opportunismes d’une certaine coterie de l’art contemporain, mais très rapidement, elle s’efface devant la puissance sensible des personnages. Le temps de leur tranche de vie romanesque est court, très court, pour poser, sur une centaine de pages, une intensité. Mais la Mémoire des cellules, première incursion éditée dans la littérature de Marc Agron, réussit à la rendre complexe et passionnante. On prend ce roman de la vie d’un seul souffle où se mêlent, sans se contrarier, insouciances passées, blessures sentimentales, attirances inexplicables et latences dévastatrices mais encore la drôlerie caustique, le sentiment de l’étrange et surtout l’érudition d’un auteur qui sait porter son lecteur. Le prendre. L’intriguer. Le surprendre.

Les premières lignes dissèquent une solitude errante, les indices clés sont déjà tous là, subtilement condensés – on s’en rendra compte dans les dernières pages – mais c’est à Venise que la trame se noue. La Biennale dotée de ses atours y attire les foules moutonnières autour d’un bassin d’eau stagnante, une installation de R. et 200 000 litres pour convaincre, désarçonner, interroger? Maximilien ne cherche même pas à les départager: il lance le combat contre la vacuité… Il a sa manière, elle libère de l’hypocrisie générale, pas de son aveuglement face à son propre vide! Mais ce pourfendeur est aussi un homme écran, avec derrière lui un auteur, un regard critique, un galeriste. A la tête de l’Univers à Lausanne, Marc Agron et son épouse Michelle ne font pas mystère de leur parti pris, il le répète d’accrochage en accrochage, avec des artistes qui ouvrent des mondes réfléchissant une richesse intérieure et l’urgence du partage.

L’un d’eux, Zaric le sculpteur parti il y a quelques jours, est en dédicace; un autre, Cantafora, le peintre, sert d’image pour une comparaison. Et pour cette entrée en littérature longtemps refrénée par l’exigence de qualité, le quinquagénaire passe de ce même côté du miroir pour partager son univers brassant les références tous azimuts, un peu de son Lausanne et surtout ce trouble en éveil permanent. Comme nombre de romans ou de films, Mémoire des cellules s’irrigue sur les terres de l’art, fertiles en polémiques, mais il serait faux de l’y cantonner! Les fragilités contemporaines l’emportent, elles ont trouvé une plume pour les caresser.Florence Millioud Henriques

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