Quand la nuit souriait aux gothiques

LivreDans la Suisse romande propre en ordre des années 1980, quelques ténébreux romantiques hurlèrent sous la lune. Un livre revient sur cette génération pas si perdue que ça.

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On les surnommait «les corbeaux». Mais s’ils en avaient la noirceur, ils ne se déplaçaient pas en nuées. Discrets et rares, les premiers gothiques à arpenter les trottoirs romands, au milieu des années 1980, n’en ont pas moins laissé une trace marquante dans la mémoire collective. Avant que Robert Smith et The Cure n’exportent à la télé leur dégaine de Pierrot ébouriffé au visage blanc, aux lèvres vermillon et aux chemises trop larges, quelques francs-tireurs osèrent le look vampire dans une Suisse très sage. Au-delà du décorum, cette affirmation scandaleuse de soi, liée à un mouvement musical né du punk et incarné depuis l’Angleterre par les groupes Bauhaus, Sisters Of Mercy et Siouxsie and the Banshees, a composé une part active de la culture alternative occidentale, avant la matrice universelle d’internet.

C’est pour rendre compte de cet impact diffus mais réel que Lars Kophal a réuni son expérience de journaliste et ses connaissances d’un art de vivre qu’il embrassa en adepte passionné. Son livre, Gothic Romandie, 1985-1995, fait le tour de la question: origines et formes musicales (goth, darwave, death rock, techno, dark folk, etc.), groupes notables, activistes locaux, témoignages, mises en perspective avec la culture globalisée, etc. Au rayon des souvenirs, il livre aussi une succulente galerie de coiffures passées au fer à souder, de dégaines androgynes et bigarrées, de tronches d’ados romands tout frétillant d’affronter le regard des passants sapés comme s’ils partaient en vacances dans les Carpates.

«Nous étions en guerre totale contre la réalité. C’était une forme d’escapisme – échapper à la médiocrité de la grisaille ambiante»

«J’avais posté ces vieilles photos de soirées sur ma page Facebook, écrit Kophal depuis les Philippines où il réside. Plusieurs personnes m’ont convaincu qu’elles avaient un intérêt documentaire qui dépassait celui de simples souvenirs personnels.» Né à La Chaux-de-Fonds, l’auteur raconte dans le livre comment ces étincelles de romantisme noir ont éclairé son adolescence et rendu moins intolérable les galaxies froides qui séparaient La Tchaux du reste du monde. «Il y avait une volonté de se démarquer de la normalité et de choquer, c’est certain. Mais pas de revendication clairement formulée, en tout cas rien de politique. Je dirais que nous étions en guerre totale contre la réalité. C’était une forme d’escapisme – échapper à la médiocrité de la grisaille ambiante, se fantasmer en autre chose, se créer un personnage plus spectaculaire et plus excitant, fuir notre condition d’étudiants ou d’apprentis isolés dix ans avant internet dans nos patelins respectifs, dans un coin de pays où il ne se passait objectivement pas grand-chose, et se retrouver entre nous, avec notre musique et contre le reste du monde.»

Si les clubs romands ne boudent pas certains grands groupes liés à la mouvance gothique (avec la puissante polémique, en 1998, de la Dolce Vita privée par la Ville de Lausanne de Death In June, aux références jugées trop proche du IIIe Reich), les membres de la tribu se retrouvent assez vite autour de leurs propres soirées, organisées par l’association Sanctuary. Des fans s’inventent DJ, certain(e)s se découvrent des talents de couture, d’autres de design, de photo ou de vidéo. «Il y avait une grande créativité esthétique, qui s’exprimait en premier lieu dans les tenues. Sans marques de référence ni silhouette caractéristique, les vêtements s’achetaient dans les magasins de seconde main type Emmaüs ou Armée du Salut, puis se «customisaient».

Les références littéraires et artistiques (Lautréamont, Baudelaire, Böclin ou Füssli) étaient aussi nombreuses, et peu communes pour un mouvement «jeune.» Qui, devenu «vieux», voit son héritage dispersé dans le grand tout culturel, de Matrix à Marilyn Manson. Et retrouve ses faciès juvéniles dans un livre qui, paradoxe savoureux pour un mouvement qui appréciait les langueurs de la mélancolie, refuse toute nostalgie.

Créé: 12.12.2017, 19h36

Souvenir

«On croyait être seuls au monde»



«J’avais une quinzaine d’années, j’habitais Vevey, situe Anne Lombard, éducatrice spécialisée et créatrice de la marque Ex Abrupto. On était deux ou trois copains et copines avec ces looks-là, on croyait être seuls au monde. J’avais découvert cette musique grâce à un ami de ma sœur aînée, qui m’a fait écouter une chanson des Sisters of Mercy: une révélation! Dès lors, on fouinait chez les disquaires pour découvrir des trucs et copier nos looks sur des pochettes de disques. On adorait The Cure et Depeche Mode. Plus tard, j’ai rencontré un gars qui organisait une soirée gothique à l’Espace République, dans les hauts de Lausanne. C’était l’une des premières soirées Sanctuary, avec des gens qui venaient de Berne, d’Italie, de France. Avec des bougies, des fumigènes… La sono était pourrie mais je ne m’en rendais pas compte. Malgré le décorum impressionnant pour une gamine de 17 ans, les participants étaient ultragentils. Soyons clairs: on ne s’habillait pas comme ça pour passer inaperçu. Mais il n’y avait pas d’agressivité, juste une envie de faire réagir. Moi, ça me permettait de me réapproprier certains codes religieux et de revendiquer mon côté sensible, plutôt que de l’enfouir. Mais il y avait aussi une grande part de déconnade entre nous, un côté Addams Family et pas mal d’autodérision. Dans la rue, les ados pouvaient être pénibles mais les pépés nous adoraient. J’avais une formation de dessinatrice en bâtiment, je me suis tournée vers la mode pour confectionner mes vêtements — j’ai créé ma marque Ex Abrupto. En 1994, nous avons fondé l’association Sanctuary, du nom de nos soirées, pour tenir nos membres informés des événements gothiques en Suisse et à l’étranger. On a compté 250 adhérents. Avec Internet, cet organe d’information n’a plus eu de raison d’être. De la même façon, les codes et les vêtements se sont hélas uniformisés: on peut acheter des Barbie gothiques, désormais!»

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«Gothic Romandie, 1985-1995, la décennie noire», par Lars Kophal, aux éditions L’âge d’homme, 177 pages

Souvenir

«L’entrée coûtait une thune»



«En 1988, il n’y avait pas grand-chose à faire à Lausanne le week-end, rappelle Alain Weber, graphiste, fondateur de l'Espace Abstract et curateur de Flon Art. La Dolce Vita avait pris un virage «groove et nouvelles musiques urbaines», elle ne correspondait plus au goût des fans de rock. J’avais 18 ans, j’étais surtout dans la mouvance industrielle (ndlr: rock intégrant des machines et des éléments bruitistes). Par bol, j’ai rencontré Cay Nielsen, un animateur du centre de Grand-Vennes qui nous a permis d’y investir un abri antiatomique. La Ville nous a autorisé une soirée par mois, hors vacances. Avec trois amis, nous avons décoré les lieux, construit un bar, installé une sono un peu pourrie et créé l’association Trafic de Nuit (TDN). On a été surpris par le succès, on rassemblait souvent entre 300 et 400 personnes. Nous passions toutes sortes de choses, du punk de Bérurier Noir à la new wave de Depeche Mode ou la techno de Prodigy, des trucs qui s’entendaient sur Couleur3 mais aussi du très alternatif, dont du rock gothique. Mais on ne se revendiquait pas goths. Beaucoup d’entre eux venaient et cohabitaient en harmonie avec les autres «tribus» – les punks, les rockabilly, les metalleux… On ne craignait que les skins, qui venaient nous chatouiller une fois l’an. On faisait des événements à thèmes — dont une «soirée chrétienne»! — et quelques groupes ont parfois joué sur la piste de danse. L’entrée coûtait une thune, on réinvestissait les bénéfices dans du matériel et des performances théâtrales un peu barrées qu’on créait en milieu de soirée, dans les couloirs, comme une reproduction grandeur nature des marionnettes de «Chapi chapo». Je trouvais génial que les goths viennent avec leurs looks propres, très expressifs, à la limite du travestissement, c’était assez touchant. Peu à peu, les «historiques» sont partis et TDN s’est essoufflé. Ça s’est arrêté en 1998, je crois. J’ai retrouvé un peu de cette ambiance dans la première version du Romandie, sous la Riponne.»

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