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Quand la nuit souriait aux gothiques

Dans la Suisse romande propre en ordre des années 1980, quelques ténébreux romantiques hurlèrent sous la lune. Un livre revient sur cette génération pas si perdue que ça.

Barbara et Stephan, appuyé sur la vieille Datsun de son père en mai 1990. «Cette bagnole nous a emmené à tellement de fêtes et concerts…  un soir de semaine on devait partir pour un concert d'And Also The Trees à Genève et elle avait un problème de direction, on a du prendre la Route Suisse pour y aller car on osait et ne pouvait pas prendre l'autoroute! On a mis une plombe pour y arriver! Elle était pourrie cette bagnole mais elle nous a amené à tellement d'endroit qu';elle est mythique.»
Barbara et Stephan, appuyé sur la vieille Datsun de son père en mai 1990. «Cette bagnole nous a emmené à tellement de fêtes et concerts… un soir de semaine on devait partir pour un concert d'And Also The Trees à Genève et elle avait un problème de direction, on a du prendre la Route Suisse pour y aller car on osait et ne pouvait pas prendre l'autoroute! On a mis une plombe pour y arriver! Elle était pourrie cette bagnole mais elle nous a amené à tellement d'endroit qu';elle est mythique.»
GothicRomandie
Raphaël et Pierre Alain, en 1992.
Raphaël et Pierre Alain, en 1992.
GothicRomandie
... et une dégaine Mascara.
... et une dégaine Mascara.
GothicRomandie
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On les surnommait «les corbeaux». Mais s’ils en avaient la noirceur, ils ne se déplaçaient pas en nuées. Discrets et rares, les premiers gothiques à arpenter les trottoirs romands, au milieu des années 1980, n’en ont pas moins laissé une trace marquante dans la mémoire collective. Avant que Robert Smith et The Cure n’exportent à la télé leur dégaine de Pierrot ébouriffé au visage blanc, aux lèvres vermillon et aux chemises trop larges, quelques francs-tireurs osèrent le look vampire dans une Suisse très sage. Au-delà du décorum, cette affirmation scandaleuse de soi, liée à un mouvement musical né du punk et incarné depuis l’Angleterre par les groupes Bauhaus, Sisters Of Mercy et Siouxsie and the Banshees, a composé une part active de la culture alternative occidentale, avant la matrice universelle d’internet.

C’est pour rendre compte de cet impact diffus mais réel que Lars Kophal a réuni son expérience de journaliste et ses connaissances d’un art de vivre qu’il embrassa en adepte passionné. Son livre, Gothic Romandie, 1985-1995, fait le tour de la question: origines et formes musicales (goth, darwave, death rock, techno, dark folk, etc.), groupes notables, activistes locaux, témoignages, mises en perspective avec la culture globalisée, etc. Au rayon des souvenirs, il livre aussi une succulente galerie de coiffures passées au fer à souder, de dégaines androgynes et bigarrées, de tronches d’ados romands tout frétillant d’affronter le regard des passants sapés comme s’ils partaient en vacances dans les Carpates.

«Nous étions en guerre totale contre la réalité. C’était une forme d’escapisme – échapper à la médiocrité de la grisaille ambiante»

«J’avais posté ces vieilles photos de soirées sur ma page Facebook, écrit Kophal depuis les Philippines où il réside. Plusieurs personnes m’ont convaincu qu’elles avaient un intérêt documentaire qui dépassait celui de simples souvenirs personnels.» Né à La Chaux-de-Fonds, l’auteur raconte dans le livre comment ces étincelles de romantisme noir ont éclairé son adolescence et rendu moins intolérable les galaxies froides qui séparaient La Tchaux du reste du monde. «Il y avait une volonté de se démarquer de la normalité et de choquer, c’est certain. Mais pas de revendication clairement formulée, en tout cas rien de politique. Je dirais que nous étions en guerre totale contre la réalité. C’était une forme d’escapisme – échapper à la médiocrité de la grisaille ambiante, se fantasmer en autre chose, se créer un personnage plus spectaculaire et plus excitant, fuir notre condition d’étudiants ou d’apprentis isolés dix ans avant internet dans nos patelins respectifs, dans un coin de pays où il ne se passait objectivement pas grand-chose, et se retrouver entre nous, avec notre musique et contre le reste du monde.»

Si les clubs romands ne boudent pas certains grands groupes liés à la mouvance gothique (avec la puissante polémique, en 1998, de la Dolce Vita privée par la Ville de Lausanne de Death In June, aux références jugées trop proche du IIIe Reich), les membres de la tribu se retrouvent assez vite autour de leurs propres soirées, organisées par l’association Sanctuary. Des fans s’inventent DJ, certain(e)s se découvrent des talents de couture, d’autres de design, de photo ou de vidéo. «Il y avait une grande créativité esthétique, qui s’exprimait en premier lieu dans les tenues. Sans marques de référence ni silhouette caractéristique, les vêtements s’achetaient dans les magasins de seconde main type Emmaüs ou Armée du Salut, puis se «customisaient».

Les références littéraires et artistiques (Lautréamont, Baudelaire, Böclin ou Füssli) étaient aussi nombreuses, et peu communes pour un mouvement «jeune.» Qui, devenu «vieux», voit son héritage dispersé dans le grand tout culturel, de Matrix à Marilyn Manson. Et retrouve ses faciès juvéniles dans un livre qui, paradoxe savoureux pour un mouvement qui appréciait les langueurs de la mélancolie, refuse toute nostalgie.

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