Le Prix Médicis pour Nathalie Azoulai: «Cela n’a pas été difficile de m’élire»

LittératureLauréate, l'écrivaine française imagine dans «Titus n’aimait pas Bérénice» la vie du tragédien. Réaction à chaud, interview et critique.

Nathalie Azoulai

Nathalie Azoulai Image: FOLEY/Opale/Leemage

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Le prix Médicis a été décerné jeudi à Nathalie Azoulai pour «Titus n'aimait pas Bérénice». Le Médicis étranger est allé à l'écrivain turc Hakan Günday pour «Encore» et Le Médicis essai à Sauve qui peut la vie de Nicole Lapierre.

«C’est mon éditeur qui m’a annoncé que j’avais gagné, au moment où j’arrivais chez lui pour assister au résultat, comme chaque jour (ndlr: l’auteure était aussi en lice pour le Goncourt et le Femina, attribués mardi et mercredi)», s'exclame Nathalie Azoulai au téléphone. «Je suis très heureuse. Ce prix est plutôt exigeant et beaucoup de poètes et d’auteurs font partie du jury. Je ne réalise pas encore tout à fait», nous confie l’auteure d’une voix pourtant calme et posée. Rentrée chez elle en milieu d’après-midi, elle se repose avant de repartir le soir chez l’éditeur pour fêter son succès. Le compliment qui l’a le plus touchée? «Les jurés m’ont dit que cela n’avait pas été difficile de m’élire...»

Pourtant, les pronostics n’étaient pas aisés, puisque le jury du Médicis avait renoncé à présenter une troisième sélection: pas moins de 11 titres restaient en compétition finale, avec parmi eux les très remarqués ouvrages de Hédi Kaddour (Grand Prix du roman de l’Académie française), Delphine de Vigan (Prix Renaudot), Christophe Boltanski (Prix Femina) ou encore Charles Dantzig.

Afficher le bandeau rouge «Prix Médicis» sur un livre permet à l’éditeur de compter sur la vente de plus de 40’000 exemplaires.

Le 26 octobre dernier, nous publiions le portrait de l'auteur et la critique de son roman. Les voici:

Une femme se fait quitter. Son amant l’aime mais retourne vers son épouse légitime. L’ex-maîtresse est au fond du trou. Nathalie Azoulai ne s’attarde pas sur cette trame ultrabanale, elle s’en sert comme point de départ vers un voyage au cœur de la sensibilité poétique de Racine. Tandis que la narratrice contemporaine – évidemment rebaptisée Bérénice, héroïne de la pièce la plus décriée de Racine, racontant une rupture sans effusion de sang – digère sa rupture amoureuse en déclamant des vers du tragique du XVIIe siècle en solitaire, un autre personnage prend naissance et éclipse cette première histoire dans Titus n’aimait pas Bérénice. Le petit Jean Racine, élève à l’abbaye de Port-Royal des Champs, se distingue en version latine par ses traductions élégantes. En cachette, il compose des vers et tente de comprendre pourquoi on fait tout un foin autour du trouble de Didon dans le Chant IV de l’Enéide, dont la lecture est interdite dans l’établissement janséniste… Plus tard, Racine monte à Paris et connaît l’amour au bras de comédiennes incarnant ses Hermione, Phèdre et autres Andromaque. Tiraillé entre son dévouement au roi et son respect pour la religion, il connaît succès et flops selon les pièces qu’il fait jouer.

Le désir des femmes mis à nu

Contactée par téléphone entre deux interventions pour le Goncourt des lycéens (ndlr:l’auteure est encore en lice pour les Prix Goncourt, Médicis et Femina), Nathalie Azoulai nous explique son «admiration très étrange, ancienne et mystérieuse» pour Racine: «Il a une vision de l’amour – excessive, déballée, impudique – qui n’a rien à voir avec celle de ses contemporains. Notamment du point de vue des femmes, qu’il expose sur scène nues avec leurs désirs. C’est d’une modernité et d’une audace absolues.» L’auteure souligne également les changements de vie radicaux du dramaturge: «Il passe de Port-Royal, qui représente la rigueur absolue, aux salons parisiens et à la fréquentation des troupes de théâtre. Il revient ensuite à une vie plus rangée avec son mariage et se fera enterrer à Port-Royal. Ces accidents de parcours très tranchés sont quasi rimbaldiens, si on passe sur l’anachronisme.»

Outre la sensibilité de l’auteur aux drames amoureux, ce sont ses vers qui fascinent Nathalie Azoulai: «Sa langue me bouleverse. Racine a créé un rythme et une syntaxe très singuliers: même ses vers les plus connus sont bizarres! Il y a des décrochages au centre même des vers, un jeu de confusion avec les pronoms personnels… Corneille est plus limpide, on ne bute pas sur les mots, il n’y a pas de caillou dans la chaussure. Chez Racine, oui. Pour savoir comment est née sa langue, j’ai été obligée de chercher comment l’environnement de Port-Royal avait influencé Racine. » Pour arriver à ses fins, Nathalie Azoulai s’est gavée de biographies, de livres d’histoire ou encore d’essais de stylistique et de grammaire.

Une communauté de l’amour

«On dit qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour. »Ecrite au début et à la fin du roman, cette phrase résonne comme une maxime personnelle. Est-ce le cas? L’auteure répond sans se dévoiler: «Je suis partie de clichés que l’on entend ou lit sur Internet. J’ai voulu créer une boucle: l’héroïne fait un trajet et les vers de Racine l’emmènent loin d’elle. Dans une rupture, il y a une consolation auprès de cette communauté de l’amour créée par Racine, en tout cas pour les francophones. Nous nous souvenons tous d’un ou deux vers, même de manière incomplète. En déclamant ses textes, seule avec ces personnages de fiction, l’héroïne s’occupe le corps et l’esprit. C’est une expérience très physique. Parfois lors d’une rupture, on se trouve dans une telle détresse que toute solution est bonne à prendre. Réciter des vers, c’est un rituel quotidien qui marche un petit peu. »

On craignait après la première page un texte larmoyant sur la douleur de la rupture amoureuse. Il n’en est rien, heureusement. Original et divertissant, le roman de Nathalie Azoulai capte avec finesse et sensibilité ce qui constitue l’essence des caractères humains.

Note:«Titus n’aimait pas Bérénice»Nathalie Azoulai, Ed. P. O. L (TDG)

Créé: 26.10.2015, 10h55

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Bio express

Nathalie Azoulai est née en 1966, dernière d’une fratrie de 6 enfants. Exilée d’Egypte en 1956, sa famille s’est installée à Nanterre, en bordure parisienne. Nathalie Azoulai intègre l’Ecole normale supérieure et obtient l’agrégation de lettres modernes. Elle enseigne d’abord au lycée puis se tourne vers l’édition avant de se consacrer à l’écriture. En 2002, son roman Mère agitée la révèle au public. Mais ce sont ses Manifestations, roman politique qui relate la montée de l’antisémitisme en France à la fin du XXe siècle, qui lui assurent le succès en 2005. Auteure de six romans, elle a collaboré à des scénarios pour le cinéma et la télévision, avec Louis Gardel, Jacques Perrin, Jean-Xavier de L’Estrade et Yves Angelo. Son dernier roman, Titus n’aimait pas Bérénice, est sélectionné pour les Prix Goncourt, Médicis et Femina 2015.

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