Passer au contenu principal

«Je suis un monstre, vous aussi»

Sfar convie son vampire fétiche à un sabbat infernal dans «Le dernier juif d’Europe». A ne pas rater dans son ample production.

Joann Sfar le rappelle volontiers: «Romain Gary s’est foutu une balle dans le caisson au moment où, selon ses dires, il s’était «totalement exprimé».» Romancier, bédéaste, scénariste entre autres graphomanies, le Niçois n’est est pas là, lui qui mène «une vie très heureuse à défaut d’être optimiste sur le fonctionnement de l’espèce humaine». Conséquence logique, ce philosophe punk sur les bords de ses délires, préfère la fréquentation des goules, ogresses et autres monstres fantasques. «Le dernier juif d’Europe» scelle ses retrouvailles avec Ionas croisé en 2013 dans «L’Eternel». Autour de ce vampire gravitent une rabbine inclusive, Sara Lanterne cracheuse de feu, un vieux Juif qui veut récupérer son prépuce etc. Tous luttent contre la haine antisémite qui rampe dans le «Monster World» où semble avoir dérapé le nôtre. Le croassement rieur, Sfar sème ses petits cailloux kafkaïens dans l’absurdité ambiante. «Je pratique la littérature comme d’autres le jogging». Sauf que lui, son sport de prédilection, c'est la boxe.

Votre état d’esprit, c’est un sentiment d’urgence anxiogène?

Est-ce une permanence tragique, une simple vague qui nous submerge? Les temps sont saturés de désarrois sauvages et conflits inutiles. Mais j’ai trop le nez dedans pour savoir si c’est transitoire.

Votre Ionas, vampire centenaire, en saurait-il plus?

Lui? Quand je l’ai créé en 2013, c’était pour effrayer… depuis, il est devenu carrément gentil. Car si un vrai vampire arrivait de nos jours à Paris, personne n’en aurait peur. Déjà parce que lui a une forme définie, quasi rassurante, au contraire de la vraie terreur qui reste indéfinie, sans visage ni matérialité.

D’où la forme romanesque?

J’écris mes BD une case à la fois, en linéaire. Un roman me demande beaucoup plus de polissage, j’ajoute des chapitres, je retranche. Je suis sur celui-ci depuis 7, 8 ans… Et puis, je ne suis pas certain de pouvoir dessiner la violence contemporaine dont je voulais traiter ici. Mon trait adoucit trop, crée l’empathie, une aura d’enfance dont je ne voulais pas.

D’ailleurs, le fils ici, n’est-il pas plus adulte que le père?

Oh oui… ça vient du vrai monde, ces réflexions de vieux Juifs qui n’en peuvent plus d’être l’objet de la passion des autres, qui disent en avoir ras le bol: «Si ces gens savent tant de choses sur nous, qu’ils se débrouillent avec!» Je pars de ce chagrin désespérant et j’essaie de faire marrer.

Reconstruire un prépuce comme un hymen, d’où vient l’idée?

Je fonctionne très «corporel» et un jour, à un pote juif excédé d’être stigmatisé à outrance, j’ai lancé par boutade: «Mais fais-toi décirconcir!». Plus tard, un chirurgien expert des changements de sexe m’a appris que «non, ça, on ne sait pas faire». D’où cette invention. J’aime que l’absurde ait une causalité. Mon monstre par exemple, déteste les Juifs mais a une tête de caricature antisémite et finira par se dévorer lui-même. Personne ne sort indemne de l’appel à la haine.

Pourtant sur les réseaux, on ne voit que ça!

La haine a pris une valeur marchande dans notre société. Les gens remplissent les salles en ricanant sur une ethnie, thésaurisent sur Twitter en fabriquant des conflits. Cette dévoration se retourne sur celui qui l’a initiée. Avec des effets pervers. Nous vivons le crépuscule d’une société individualiste, chacun de nous ne sait plus quoi faire de son étrangeté. Nous n’avons plus le droit au non-dit, au refoulé, il faudrait que tout soit clair. Mais je suis un monstre, vous aussi.

D’où votre appellation du monde actuel, le Monster World?

Nous nous croyons intelligents mais sommes le jouet d’algorithmes. D’un réseau à l’autre, la même image porte la guerre ou la paix. Ce qui me terrifie dans la haine contre les Juifs, c’est que ceux qui sont l’expriment sont des M. Jourdain qui font de la prose sans le savoir. Les mêmes qui hurleront: «Sales Juifs, nous ne sommes pas antisémites!» Un imaginaire se greffe sur une catégorie sociale, qui crée du plaisir à la détester, une jouissance consensuelle dont on parle peu.

Quiconque désigne la bête immonde, dites-vous, contribue à la nourrir.

Il y a quelques années, un acte homophobe ou antisémite glaçait l’opinion publique. Désormais, c’est l’inverse. Les actes d’humiliation en déclenchent d’autres. Comment lutter? Attendre que ça passe, en rigoler. Voilà ma pauvre solution.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.