Kennedy et Sfar en quête d’enfance

Livres jeunesseL’écrivain et l’artiste ont créé Aurore, autiste et superfutée. 11 ans et plus si affinités. Interview.

Douglas Kennedy et Joann Sfar, complices avec leur petite pote Aurore.

Douglas Kennedy et Joann Sfar, complices avec leur petite pote Aurore. Image: DR

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Plus hyperactifs que des gamins en manque de Ritaline, le New-Yorkais Douglas Kennedy, 65 ans, et le Niçois Joann Sfar, 48 ans, se sont tombés dans les bras au printemps dernier, à une terrasse de bistrot parisien. «C’est ainsi qu’est née Aurore, s’amuse l’écrivain. Je l’esquissais en mots, Joann la dessinait sur un coin de table.» Dans cette série de polars graphiques, deux volumes désormais, l’héroïne pose ses 11 ans au bord du gouffre de l’adolescence qui bientôt happera sa candeur, gamine singulière aux pupilles perçantes dans des orbites globuleuses et au mental de championne surdouée. Autiste, mutique, elle ne communique que sur une tablette mais sait tout des secrets d’autrui. Quand ce superpouvoir alourdit trop sa charge mentale, Aurore se réfugie vers Aube, son double qui vit dans un monde parallèle imaginaire. Dans ces confidences pétille une magie rare qui capture avec une précision exquise cet âge où tout va basculer. L’humour canaille d’une intrigue gothique interdit tout soupçon de sensiblerie. Depuis Buenos Aires où il vagabonde, Douglas Kennedy raconte.

Vous imposez-vous des règles en écrivant pour les enfants?
Je ne me fixe aucune limite, je me refuse d’être captif de quoi que ce soit! Une fois que j’ai attrapé la voix de mon héroïne, je m’y fie. Trop de questions se bousculent dans mes histoires pour que je mette un couvercle dessus. Il est même crucial à mes yeux de laisser percer tout ça. Au final se dégage alors le vrai sujet du livre, c’est-à-dire la définition de la normalité. Et la question subsidiaire: pourquoi est-ce si dur d’être différent?

Avez-vous trouvé des réponses?
Pas vraiment. Mais je comprends mieux ma propre enfance, je l’utilise beaucoup, celle de mes enfants aussi. J’ai vécu mes années de lycée dans la douleur, une horreur! C’était atroce, j’ai pris conscience à ce moment de la méchanceté de l’être humain. Et quelle déception… comme tout le monde, je suppose.

Pas forcément.
Ah bon? Vous ne croyez pas qu’être un ado, c'est un cauchemar? Moi, j’ai détesté ça. De 15 à 17 ans, j’errais en solitaire dans les clubs de jazz et les musées new-yorkais, un vrai accro de la culture. Je n’avais aucun ami. Je ressassais toujours la même question: pourquoi est-ce si difficile d’être si différent?

Qu’est-ce qui a changé votre vie?
J’ai vécu un truc extraordinaire avec mon fils. Max, à 5 ans, était épileptique, coincé dans un lit dans un état catatonique durant cinq mois. Le diagnostic d’autisme n’avait pas été posé mais je le pressentais. Un grand expert à Londres l’a détecté, par contre, sans potentiel d’amélioration. Par chance, à Los Angeles, un autre a donné de l’espoir, et quinze ans plus tard, Max entrait à l’université. Désormais, il mène une vie normale – je déteste ce mot. Car au fond, tous les êtres humains ont des traits autistes. Tiens, moi, j’ai de sérieuses tendances Asperger.

Aurore gère bien sa différence. Idéaliste?
Pas de happy end gnangnan cependant! Le truc avec Aurore, c’est qu’elle perçoit tout: maman est amoureuse d’un menteur, papa a des ratés avec sa petite amie, etc. J’ai connu ça.

L’art du romancier serait, comme Aurore, de deviner les pensées?
Ah oui, elle fonctionne comme un écrivain, et même mieux. Je vais citer Flaubert et sa Bovary: Aurore, c’est moi! Je crée des histoires en empathie avec la condition humaine. Le truc pour moi, quand j’écris, c’est de pouvoir décider du destin. Dans la vie, c'est impossible à contrôler. Il y a trop de Mr Trump et de dictateurs dans nos régimes totalitaires. Mais je refuse de juger. Le travail de l’écrivain, c’est de s’efforcer de comprendre. C'est une règle très simple.

Créé: 21.02.2020, 10h34

Douglas Kennedy, écrivain: «Je n’ai pas besoin d’œstrogènes pour me glisser dans la peau d’une femme. Ni de chimie pour imaginer une fillette. Par contre, la plupart du temps, je n’ai aucune idée du look de mes personnages. Joann Sfar m’a ouvert tout l’univers visuel d’Aurore»

Quand les auteurs adultes ouvrent la boîte de Pandore

Certains artistes cultivent ce jardin secret depuis toujours, écrivant «en enfance», comme le formule avec joliesse Christophe Honoré. Il s’agit, explique le cinéaste et dramaturge, écrivain jeunesse depuis 1996, de se rassurer à l’âge adulte d’avoir gardé le mot de passe pour ce territoire magique. Pour d’autres créateurs, il s’agit d’un mouvement naturel, tel Daniel Pennac, l’instit passé en littérature, qui passe des enfants aux parents. Dans l’histoire des lettres, des géants, au hasard Corinna Bille, Oscar Wilde ou Léon Tolstoï, se sont prêtés à l’exercice du conte pour enfants. Avec le dilemme fameux de Michel Tournier et son inclassable «Vendredi ou la vie sauvage» qui déconcertait ses éditeurs. Néanmoins, depuis l’avènement du sorcier Harry Potter, à l’aube des années 2000, les écrivains ont aussi senti le potentiel. C’est John Grisham qui lance Theodore Boone, avocat en herbe, dans le thriller juridique, Carl Hiaasen qui, en «barracuda de Floride», adapte son combat écolo aux plus jeunes, voire Marc Levy qui décline son thème fétiche, l’absence du père, sur le mode junior. Fortifiés par des chiffres en progression constante dans un marché qui souffre en général – un livre vendu sur quatre relève du secteur jeunesse, 83,4 millions de volumes en France l’an dernier selon GFK –, les éditeurs sollicitent aussi leurs auteurs: voir le Suédois de Gryon Marc Voltenauer ou le Genevois Joël Dicker se lancer dans la discipline entre deux «grands livres pour les grands». Sans jamais oublier, affirment-ils tous, le mot de Philip Pullman, maître du genre: «Il y a des choses trop grandes pour en parler dans les livres pour adultes.»
C.LE

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