Jonathan Coe a le blues à l’âme et au Brexit

LivrePourfendeur jadis de la Miss de fer Thatcher, le romancier a mal au «Cœur de l’Angleterre». En plus il a 60 ans.

Dans son douzième roman, Jonathan Coe, via son alter ego Benjamin, chronique l’Angleterre et son âme en pleine tempête du Brexit.

Dans son douzième roman, Jonathan Coe, via son alter ego Benjamin, chronique l’Angleterre et son âme en pleine tempête du Brexit. Image: DAVID LEVENSON

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Frustration, colère et humeur noires. Et beaucoup d’humour British pour noyer tout ça, comme un glaçon dans le whisky long drink du «Cœur de l’Angleterre». Car Jonathan Coe l’avoue sur près de 600 pages, l’Anglais ne comprend plus son époque. Alors il convoque son alter ego, le valeureux Benjamin Potter et sa tribu évolutive si proche de la sienne. Comme au temps de «Bienvenue au club» (2002) et du «Cercle fermé» (2006), le romancier s’épanche en direct. Dans une séquence d’anthologie, le voilà qui couche son double sur le canapé de ses illusions perdues. La soixantaine éteinte de spectateur lambda, l’affalé Benjamin Potter se réveille soudain électrifié, sorti de son coma de citoyen nauséeux par la grâce de la retransmission de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres en 2012. Comment le peuple qui a inventé James Bond, la reine, son sac à main, Mike Oldfield, Pink Floyd et le cochon rose nuageux d’«Animals» et autre «Pandæemonium» de Humphrey Jennings, comment ces géniaux patriotes qui se targuent de donner l’hymne national «God Save the Queen» sur le mode Sex Pistols en diffusion mondiale, My God, comment ont-ils pu tomber si bas?

Il y a du génie, du gros talent d’écrivain au top de sa forme en tout cas, dans le douzième livre de Jonathan Coe. Qui peut soupirer d’aise après cette séquence historique et chuchoter, l’autodérision en bandoulière: «Même Danny Boyle ne peut pas rendre ça intéressant.» C’est la fille du malheureux narrateur qui prononce l’avertissement quant à l’autocélébration olympique de l’Angleterre. Mais c’est aussi Jonathan Coe qui semble murmurer à l’oreille sa démarche.

Avec un zeste de culpabilité, n’avouait-il pas que le 23 juin 2016, jour du fatal référendum sur le divorce européen, le Britannique en lui s’était hérissé de fureur tandis que le romancier flairait dans la débâcle une sacrée bonne histoire à raconter. Et de s’y employer, toujours en fine intelligence comme il se dirait d’un agent secret, avec la notion d’absurdité des sociétés humaines qui parcourt son œuvre. Le voilà qui remonte le temps proche, les années 2010. Toujours plus fauché dans la capitale londonienne devenue trop dispendieuse pour ses maigres revenus d’écrivain, Benjamin Potter s’est exilé dans un manoir «sorti d’un paysage de Constable». En campagne, il observe les manœuvres politiques face aux effervescences populaires. Lui aussi se trouve en plein champs de bataille, occupé à boucler un roman commencé il y a des lustres, mélancolique invétéré qui contemple le désastre de ses choix sentimentaux. Miracle, le petit monde littéraire s’intéresse soudain au nombril de ce raté. «C’est l’histoire d’un homme qui a échoué dans tous les domaines et qui en arrive à fonder ses rêves de bonheur sur une seule femme, une seule histoire d’amour qui va se révéler le plus cuisant de tous ses échecs.» Un régal que cette «Assiette de Mélancolie Morbide à la Benjamin». Autour de l’artiste rescapé, «outsider intégral», gravitent sa sœur Loïs, sa nièce Sophie aux aventures conjugales hasardeuses, son ami journaliste Doug. Autant de représentants symboliques des strates générationnelles et ouvrières de sa chère Angleterre. Toute une comédie humaine se dévoile alors, moins plombée de statistiques des chiffres des sondages autour du Brexit, moins lourde de l’exposé factuel des erreurs de «politique politicienne» qui ont conduit au désastre. Là, loin des bêtises et faux pas du premier ministre David Cameron à Downing Street, sur les bords de la tranquille rivière Severn s’instaure un autre cours du monde. Une peinture plus éternelle, de cette «vieille, vieille Angleterre».

Dans ces pages fourmille alors un plaisir feuilletonesque dont Jonathan Coe se délecte avec une causticité de mégère apprivoisée. Voir le tableau de la libido chancelante du mâle quand, à «l’âge de soixante-dix ans, chaque décennie équivaut à un jour de la semaine». Surnommé autrefois Tigre, Benjamin rugit moins au lit. Voir l’analyse glacée de la jungle livresque et de ses candidats aux trophées. «On y voit figurer des Américains maintenant, mais aussi plus de femmes, plus d’auteurs racisés. Vous pensez que la grande époque du romancier britannique blanc de plus de cinquante ans est enfin révolue?» interroge brutalement une journaliste – «boucles blondes, lèvres fardées de rouge vif».

Là bruisse la «Middle England» du titre original, où Coe a grandi. Cette fresque si réussie ne déçoit que par son apothéose, digne des fadasseries en Provence de son compatriote Peter Mayle (1939-2018). Sûr que grâce aux catastrophes ourdies par Boris Johnson, Benjamin sortira de sa retraite.


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Ottessa au bois dormant

Orpheline en deuil et en solo après avoir rompu avec une brute à 26 ans, l’héroïne sans nom d’Ottessa Moshfegh se diagnostique «somniaque». Ou «somnophile». Bref, accro aux petits cachets magiques que lui fourgue la farfelue doctoresse Tuttle, cette Belle au bois dormant moderne a décidé de s’accorder un an d’hibernation chimique. Seul prince charmant à l’horizon, le livreur de pizza qui vient l’alimenter entre ses longues siestes et étirements. Agitant une paire de Manolo Blahnik comme un toréador une cape rouge, la bobo défroquée a même réussi à pousser hors les murs Reva, sa meilleure amie très collante. Désormais, telle un avatar déprimé façon Oblomov de la génération Y, ou un microbe abandonné sur la planète, la narratrice s’enfonce dans la ouate du renoncement. Du militantisme surréaliste et comique, la satire anticonsumériste glisse alors vers une quasi-douceur bouddhiste. Coqueluche de l’année 2018 pour «Time» , la romancière cumule ici les influences et les talents. De père iranien, de mère croate, la surdouée bostonienne brasse large. Ça prend le ton virée shopping «pintades à New York» quand Reva se raconte en tentatrice qui entasse les clichés comme des fringues dans ses placards. Détail amusant, sa pote somnolente et flippée arbore un physique de Miss Monde. Un temps amusante, cette hybridation «girlie» d’un récit a priori philosophique pourrait lasser comme le fond d’un vieux paquet de chips molles. Mais l’auteur sait stimuler ses fans et dope sa descente chez Morphée d’images crues au féminisme trash revendiqué. Sûr qu’elle empêchera de dormir jusqu’à l’attentat final teinté d’un cynisme à peine déguisé.

«Mon année de repos et de détente» Ottessa Moshfegh Éd. Fayard, 300 p.

Ici, un surdoué

«Ici n’est plus ici», on ne se refait pas comme l’énonçait déjà Gertrude Stein avec «Une rose est une rose est une rose». Imbibé de nostalgie qui sans cesse s’interroge, l’auteur, élève de Sherman Alexie et Joseph Boyden, creuse ses racines cheyennes. Et qu’est-ce que c’est «faire l’Indien» aux États-Unis aujourd’hui? Surtout à Oakland, dans les rues pourries de San Francisco. La rage concise, ce premier roman relie douze témoins dans un pow-wow qui mêle sexes et générations. Sages ou brutales, les séquences tissent une toile dense. Voir «Plume rouge», l’ado qui mate son costume, étranger à lui-même, dubitatif. Si Tommy Orange marche sur les sentiers battus du «Native American», il laisse sa marque.

«Ici n’est plus ici» Tommy Orange Éd. Albin Michel, 335 p.

La scandaleuse de Berlin

Dans la vague des écrivains féministes de la rentrée, Emma Becker fait tache. L’auteure de «Mr.» conte sans fard ses deux ans de tapin à Berlin. Pas de docu miséreux, de pamphlet dénonciateur. «Il n’y a aucune noblesse là-dedans, mais il s’y trouve des vérités poignantes comme on n’en trouve nulle part ailleurs - et il faut bien que quelqu’un en parle.» Et il faut bien lire «La maison» pour saisir l’acrobatique challenge d’associer le cul à la littérature sur le mode de la sophistication crue. La trentenaire délurée, disciple du journalisme «gonzo» à la Hunter Thompson, flingue les a priori - «Si j’ai été capable de ce plongeon dans ce que beaucoup considèrent comme un enfer, c’est grâce à l’instinct de vie que mes parents m’ont transmis.» Elle le monnaie en pages charnues, dans «cet éternel éclat de rire». Ses angoisses quant à la publication de ce manuscrit chez Flammarion, éditeur des autofictions de Christine Angot, se partagent en direct. Et comme son trouble se comprend. Car cette petite-cousine franco-berlinoise de la Lausannoise Grisélidis Réal s’affranchit des tabous et autres automatismes inhérents au sexe qui s’expose. Autant savoir qu’Emma Becker pose ses fesses sur la commode des chambres closes avec une curiosité aussi gourmande d’elle-même que de l’autre. Et sa plume fouette. Une réussite à fleur de peau.

«La maison» Emma Becker Éd. Flammarion, 371 p.

Miss Auður

Pour exotique que soit le patronyme, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir touche au cœur universel depuis «Rosa Candida» en 2010. Revoici cette voix familière qui bat sa révolution en douceur. Hekla, 21 ans, la tête et le ventre qui gargouillent d’envies, part pour Reykjavik en 1963. La fille de fermiers se voit écrivain dans un monde qui ne serait que «papier, stylo-plume et corps d’un homme». Volcanique et tendre, la rebelle aux conventions porte son féminisme en bandoulière. Le clash avec la réalité va recadrer ces éruptions brûlant de sensibilité à vif. Ici, les images stylées se précipitent, qui disent l’émotion avec une délicatesse silencieuse. Qui se masquent de rire par pudeur. Éclats d’Hekla.

«Miss Islande» Auður Ava Ólafsdóttir Éd. Zulma, 273 p.

Lagercrantz met son point final

Il est comment le dernier «Millénium»? Final. En tout cas pour David Lagercrantz qui en 2013, «osa» enfiler le blouson encore tiède du reporter Stieg Larsson. Le contrat fixait trois romans, «La fille qui devait mourir» l’achève. Sans rien dévoiler du titre qui met Lisbeth Salander sur le gril des pires expectatives, le 6e épisode vaut les précédents, si respectueux des codes. Pour mémoire, Larsson décédait en 2005, sans voir le triomphe de sa mise à sac des clichés d’une Suède à la neutralité idéologique aussi fiable qu’un meuble Ikea. En soi, les trois phases de «Millénium» abordent plusieurs genres du polar, énigme psycho-historique, thriller politique, gore, etc. Avec maestria, Lagercrantz se faufile dans l’œuvre posthume, fort de son expérience de journaliste, puis de biographe sensible d’Alan Turing, génie homosexuel, ou encore du roi footeux Zlatan. Depuis 2015 et «Ce qui ne te tue pas», il faut reconnaître que ce fin stratège s’en sort avec les honneurs. Même si face au couple célébré en plus de 100 millions d’exemplaires, adapté en série télévisée et en longs métrages à plusieurs reprises, il avoue avoir conçu de sérieux cauchemars. Reste qu’au fond, courante en roman noir et BD, la pratique du repreneur n’interroge que le talent. Le bougre en déborde, qui surfe sur l’actualité (intelligence artificielle, Panama Papers, etc.) sans se contenter de capitaliser sur le magnétisme de Lisbeth la hackeuse, riche recluse désormais dans un manoir russe, et Mikaël Blomkvist, indécrottable idéaliste. Là où il y a gènes, trolls, espions et tatouages, il y aura du plaisir. C’est promis, du sel himalayen en prime. À suivre donc.

«La fille qui devait mourir» David Lagercrantz Éd. Actes Noirs, 384 p.

Sage Hustvedt

Siri Hustvedt dit avoir toujours puisé dans ses émotions personnelles la matière de ses fictions. La si futée New-Yorkaise joue ici avec sa mémoire. Comme son époux, Paul Auster, qui réécrivait le destin dans «4, 3, 2, 1» au gré des hasards et circonstances, la styliste reprend 40 ans plus tard, un de ses journaux intimes. Elle lui adjoint les fragments d’un livre qu’elle tentait d’écrire et ne se prive pas de commenter ces ébauches brouillonnes. Sous le déstructuré d’une entreprise «work in process», différentes «S. H.» dialoguent à travers les âges. La démarche ne manque pas de singularité psychanalytique entre bruissements de colère rétrospective et éclats de rire irrésistibles. Une curiosité.

«Souvenirs de l’avenir» Siri Hustvedt Éd. Actes Sud, 336 p.

Chris Kraus lave le linge familial

Comment le XXe siècle a-t-il fabriqué ses pires salauds? Le romancier Chris Kraus étudie au microscope un criminel de guerre, Koja. Ce mourant se déballe au hippie qui partage sa chambre d’hôpital. Son monologue dit jusqu’à la plus infime parcelle de la trajectoire qui le vit devenir «un bon nazi», quitte parfois à virer à la complaisance narcissique. De la tragédie historique, voir le lynchage de l’aïeul pasteur par des révolutionnaires au début du siècle, à la passion contrariée du héros pour sa sœur juive adoptive, s’installe un va-et-vient entre identité intime et nationale. La carte du tendre, ici, est aussi trouble que la géopolitique des temps, son examen prend souvent une tonalité de feuilleton romanesque, un rythme de série télé. Mais Chris Kraus, cinéaste à ses heures, réussit à s’accrocher à ce lien fragile entre l’individu et son champ social. L’auteur, 66 ans, s’est inspiré de sa propre généalogie. Sans lui trouver de circonstances atténuantes, il insiste sur les trahisons et alliances fortuites qui menèrent ses ancêtres à l’infamie. Du moins ce sentiment surnage dans une saga à l’énoncé si détaillé qu’il semble parfois laborieux, sinon crédible. Une plausibilité naît ainsi, sans toucher à l’effroi provoqué dans un registre similaire par Jonathan Littell dans «Les bienveillantes» en 2006.

«La fabrique des salauds» Chris Kraus Éd. Belfond, 880 p.

Alafair, fille de

La loi, Alafair Burke la connaît bien puisqu’elle l’enseigne à l’Université de New York. Mais la fille de James Lee possède comme lui un sens imparable de la construction d’une histoire, une aisance d’écriture qui modèle ses personnages à petits traits incisifs. Là, elle dresse le portrait d’Angela Powell, femme modèle qui aurait pu figurer dans «Desperate Housewives». Quand son mari, un brillant professeur et auteur, est accusé de gestes déplacés par une de ses stagiaires, elle le défend, jusqu’à mentir pour lui. Le malaise s’installe dans le couple, d’autant qu’une deuxième accusatrice arrive. La femme au foyer, elle, cache aussi un secret. Jusqu’où ira-t-elle pour le protéger?

«Un couple irréprochable» Alafair Burke Éd. Presses de la Cité, 379 p.

Créé: 31.08.2019, 14h00

En dates

1961
Naît à Birmingham, Midlands; maîtrise et doctorat en anglais.

1989
Épouse Janine, deux filles nées en 1997 and 2000.

1991
«Humphrey Bogart», biographie.

1994
«James Stewart, une biographie de l’Amérique»; «Testament à l’anglaise», brûlot sur l’ère Thatcher, le révèle.

1996
Prix du Meilleur Roman étranger et début de sa gloire en France.

1997
«La maison du sommeil», prix Médicis.

2001
«Bienvenue au club», puis «Le cercle fermé», introduit son alter ego Benjamin Potter, écrivain.

2005
Minisérie, «Les enfants de Longbridge», basée sur les héros de «Bienvenue au club».

2010
«La vie très privée de Mr. Sim».

2013
«Notes marginales et bénéfices du doute».

2015
Adap­tation de «La vie…» par Michel Leclerc; «Numéro 11» où, invité du Livre sur les Quais, il évoque la Suisse romande.

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