Isabelle Carré explore son enfance mouvementée

LittératureLa comédienne signe un premier roman autobiographique, Les rêveurs. Rencontre.

Isabelle Carré, comédienne française, livre son premier roman, «Les rêveurs».

Isabelle Carré, comédienne française, livre son premier roman, «Les rêveurs». Image: JF Paga

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Y a-t-il une personne plus charmante qu’Isabelle Carré, une actrice moins égocentrique? Nous nous retrouvons tout près de chez elle, dans un hôtel cosy du VIe arrondissement de Paris. Elle se montre attentive à tout le monde et cela sonne juste. L’antistar. D’ailleurs, celle qui mène depuis près de trente ans une belle carrière, mais sans tambours ni trompettes, celle dont les journalistes avaient l’habitude de saluer l’apparence discrète, la comédienne qui n’avait jamais provoqué de vagues, va en étonner plus d’un avec ce premier roman d’inspiration autobiographique qu’elle espère lumineux. Malgré la gravité du sujet: une enfance mouvementée entre une mère et un père un peu paumés, chacun à sa façon.

Une fiction pour raconter sa vie

«Lorsque j’étais enfant, se souvient Isabelle Carré, je tenais mon journal, que j’adressais à une certaine Anna. Je lui racontais ce qui m’arrivait…» Puis à l’âge de 27 ans, elle le délaisse pour se consacrer au cinéma et au théâtre, qui la comblent et lui permettent d’exprimer «son trop-plein d’émotions». Le besoin d’écrire ne l’abandonne pourtant pas complètement: «Le récit que je publie aujourd’hui, je l’ai en tête depuis vingt ans. Il y a eu de nombreuses tentatives avortées, mais tout était là, dans ma tête.»

Le livre débute par un rêve, dans lequel une enfant est abandonnée par sa mère au milieu de la rue: «Elle ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger…» écrit Isabelle Carré. Ce sentiment d’insécurité, Isabelle et ses deux frères n’ont pu que le ressentir au fil de leur jeunesse. Leur mère, issue d’une famille aristocratique, tombe amoureuse d’un garçon et se retrouve enceinte. Le garçon en question déserte et sa famille veut l’obliger à abandonner son bébé. De cette «injonction» naîtra une profonde insécurité doublée d’un état dépressif. Mais elle est (provisoirement) sauvée par un homme qui l’épouse, adopte l’enfant et en aura deux autres avec elle, dont Isabelle. Pourquoi avoir choisi la fiction pour raconter cette histoire vraie? «Je n’ai pas voulu mener une enquête ni interroger les gens. Plutôt que de faire une radio des événements, j’ai préféré renforcer l’aspect romanesque des situations, laisser le temps infuser mes souvenirs, émettre des hypothèses lorsque je n’étais pas certaine de la réalité. Je suis partie des faits et j’ai brodé dessus.»

Homo dans les années 60

Après ces deux décennies de cogitation, ce qui a déclenché l’écriture des Rêveurs, c’est sa participation à un atelier d’écriture mené par Philippe Djian. «Je l’avais rencontré à l’avant-première de L’amour est un crime parfait, tiré de son roman, et il m’avait parlé de son travail. En fait, ce que je voulais vraiment, c’était revoir l’appartement de mon enfance, cet endroit baroque qui ne ressemblait à aucun des appartements de mes amies. Et comme il était occupé par d’autres, le seul moyen pour moi de le retrouver était d’y retourner en imagination.»

Lorsqu’on lit ces pages, on soupçonne que les chemins de l’enfance ont été drôlement escarpés. Une mère qui passe à côté de sa vie et un père tellement mal à l’aise avec son image qu’il pense que se teindre en blond et subir un lifting changera sa vie… Son coming out achèvera la métamorphose. «N’y voyez aucun jugement, aucune plainte. Je voulais que mon livre tourne autour de deux axes: le grand écart entre l’image sociale et ce que l’on est vraiment. La famille de ma mère voulait qu’elle abandonne son bébé par convention. Et mon père n’osait pas vivre son homosexualité, qui, dans les années 60, était considérée comme un fléau social par la loi. Il faudra quand même attendre les années 90 pour que l’OMS la sorte de la liste des maladies mentales. Et le deuxième axe porte sur les rêves. Plutôt que de rester sur le bord de la route, chacun de mes personnages va finir par se lancer, s’accomplir. J’adore cette phrase de Virginia Woolf: «Qu’on le condamne ou qu’on l’exalte, on ne peut pas nier l’existence du cheval sauvage qui est en nous.»

L’appel de l’écriture

Après ses trois mois de collaboration avec Djian, qui l’ont remise sur des rails («L’écriture a commencé à couler comme un robinet!»), elle est donc souvent retournée en pensée dans ce fameux appartement, y a retrouvé des sensations, des couleurs, son enfance… «Lorsqu’il y a eu la Manif pour tous et que j’ai vu tous ces ados qui y participaient, j’ai pensé que s’ils se sentaient différents, cela n’allait pas être facile pour eux. À ce moment-là, j’ai aussi cherché des témoignages d’enfants qui avaient des parents homosexuels, et je n’en ai pas trouvé. Il me semblait important de raconter ce que cela signifiait de l’intérieur.»

Après avoir terminé son manuscrit, elle l’a montré au réalisateur Michel Spinosa et à son amie Irène Jacob. «Je ne voulais le partager qu’avec des proches, mais ce sont eux qui m’ont encouragée à le confier à un éditeur.» Puis la rencontre avec les lecteurs dont elle n’osait rêver s’est accomplie: «Il me semble bien que ce n’est pas uniquement une curiosité polie, mais une bienveillance sincère.» Sera-t-elle la femme d’un seul livre ou commence-t-elle une carrière de romancière? «Je ne sais pas encore si j’en serai capable. Mais c’est plus que de l’envie, un vrai désir.»

«Les rêveurs» Isabelle Carré, Grasset, 280 p.

Créé: 17.01.2018, 19h08

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