Les instantanés comiques d’un Helvète

PhotographieDidier Ruef raconte trente ans de voyages en Suisse profonde.

«Homo Helveticus» se compose de 167 images en noir et blanc prises au fil des trente dernières années dans les quatre régions linguistiques du pays.

«Homo Helveticus» se compose de 167 images en noir et blanc prises au fil des trente dernières années dans les quatre régions linguistiques du pays. Image: Didier Ruef

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Au poids (2,5 kilos) comme au format (un faux carré qui ne rentre pas dans la poche), la dernière publication du photographe Didier Ruef se range dans la catégorie des beaux livres. L’homme est coutumier de ce genre éditorial qui exige de la place sur les présentoirs des libraires et de la hauteur dans les rayonnages de la bibliothèque.

Si la beauté reconnue fait les jolis cadeaux de Noël – l’impression, ici, est juste exceptionnelle – il faut maintenant s’entendre sur le contenu et la finalité de l’ouvrage. Son titre en latin, qui plaira aux botanistes, annonce un herbier à taille humaine, une collection de plantes indigènes dans leur décor naturel – terres de plaine, pâturages de montagne, friches industrielles – avec une préférence marquée pour la rose trémière, qui pousse toute seule, là où on l’attend le moins, dans cet entre-deux entre la ville et la campagne.

Une somme raisonnée

«Homo Helveticus» se compose ainsi de 167 images en noir et blanc prises au fil des trente dernières années dans les quatre régions linguistiques du pays. Une somme raisonnée à laquelle, curieusement, l’auteur, pourtant bien vivant, confère une valeur testamentaire. Il le dit à la fin de sa préface: «J’ai imaginé mon livre comme un témoignage à la première personne pour les générations prochaines, comme un recueil qui parlera encore au lecteur de 2030 ou 2050…» C’est à la fois présomptueux et totalement décourageant pour ses contemporains.

Désaccord ferme avec le préfacier: son voyage en Suisse profonde, tellement profonde qu’elle en devient insaisissable, nous parle sacrément aujourd’hui. Ni nostalgie ni science-fiction dans ces images. Ruef, né à Genève dans le quartier des Délices, a sans doute appris à marcher dans les jardins de l’écrivain Voltaire. Il en a gardé cette forme de candeur instruite qui permet de gagner du temps quand on va au contact du réel.

Ce réel qui est nôtre se comprend mieux lorsqu’on l’aborde à l’oblique, d’un regard légèrement décalé, en évitant l’ironie surplombante. Nous voici, dès la couverture, de plain-pied avec cet imaginaire commun, à revisiter notre exposition nationale, embarqué dans un caddie forain qui passe sans s’arrêter devant des vitrines de bovins naturalisés. C’est drôle, c’est bien vu, c’est photographiquement imparable. On retrouve le même chariot au milieu du livre, happé par un couloir surexposé, aspiré par un faisceau de lumière venu de nulle part. On dirait que ses occupants se préparent à entrer assis dans un four crématoire.

Bouse de vache et dinosaure

Humour noir et totalement involontaire. À chacun sa façon de légender ces «instantanés comiques», ces ready-made souvent poilants. L’auteur, il est vrai, nous y encourage, laissant de la place sous ses tirages. Il se contente de désigner le lieu et l’année de la prise de vue. Ce légendage sommaire déroute puis arrange. On se prend au jeu. On met à notre tour les deux pieds dans cette bouse de vache éclatée sur le sol, nature morte qui fait songer aux tournesols de Van Gogh. Sans la couleur qui distrait et embellit. «Il y a dans le noir-blanc une force qui va à l’essentiel», précise à raison Didier Ruef.

On aurait aimé le croiser au pied de ce dinosaure à la monumentalité ridicule, barrant l’horizon d’une plaine désertique, entre Courtedoux, petit village jurassien, et le chef-lieu Porrentruy. Pour lui serrer la main, pour écouter son rire sonore et rigoureux qui traverse chaque page de son livre. Un livre qu’il faut avoir chez soi et offrir à ses meilleurs amis. Un livre de fond à ranger juste à côté de ceux de Robert Frank et Eugene Smith.


«Homo Helveticus» de Didier Ruef, Till Schaap edition, 207 pages

(TDG)

Créé: 13.12.2018, 21h07

De Genève à New York

Didier Ruef est né à Genève en 1961. Après une licence en économie politique, il part à New York étudier le photojournalisme à l’International Center of Photography (ICP). «C’est dans cette ville que je suis né à la photographie», raconte-t-il. Il effectue ensuite des reportages en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, en Amérique du Nord et du Sud. Il collabore notamment avec Médecins sans frontières, la Croix-Rouge et le Conseil œcuménique des Églises. Ses photos sont publiées dans de nombreux journaux et magazines suisses et étrangers. À trois reprises, il a été lauréat du Swiss Press pour des reportages réalisés à l’étranger. Il est l’auteur de cinq livres, publiés de 1998 à aujourd’hui, dont «Recycle», paru en 2011 chez Labor et Fides, à Genève.

TH.M.

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