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«Mes héros ont chuté avec leur époque»

Le Genevois Joseph Incardona revient avec un roman choral, qui installe le drame au cœur du libéralisme triomphant de la fin des années 80.

Le Genevois Joseph Incardona est l'auteur d'une douzaine de romans, dont plusieurs ont été primés. Il est aussi scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur.
Le Genevois Joseph Incardona est l'auteur d'une douzaine de romans, dont plusieurs ont été primés. Il est aussi scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur.
VANESSA CARDOSO

Joseph Incardona aime dérouler ses romans comme d’implacables mécaniques tragiques. Monté comme un haletant récit formidablement cynique, «La soustraction des possibles» enferme ses héros dans un subtil et inéluctable engrenage. Livre noir mais aussi comédie de mœurs et fresque d’une époque, le volume doré comme un lingot annonce la couleur de cette aube des années 90, période des golden boys, de Reagan et de Thatcher, où les flux d’argent se mondialisent avec la chute du mur de Berlin. Ce temps «où l’on pouvait encore apprendre à dévaliser une banque sans diplôme», ironise le narrateur. «Je voulais montrer que l’argent physique et enfermé dans un coffre, ce n’est pas une abstraction. Il peut être le fruit d’un travail honnête, mais aussi de la malversation et du crime», raconte l’écrivain dans un café genevois.

La ville où l’auteur a grandi est aussi celle où il a installé son intrigue. Pas dans le quartier populaire où il a poussé, mais dans la Genève internationale et financière que l’on parcourt du parc des Eaux-Vives à la rue du Rhône, sans oublier Cologny et ses «38% de multimillionnaires sur 3,7 km2». Un quartier que l’écrivain connaît pour y avoir accompagné, enfant, ses parents domestiques. Se souvenant des piscines vides dans lesquelles il jouait avec des camarades, il y installe le suicide spectaculaire d’une des protagonistes.

L’argent voyage en aile delta

Dans cette Genève qu’il dépeint, l’argent évadé fiscalement de la France mitterrandienne arrive en aile delta. D’autres billets repartent chez des mafieux corses ou des truands lyonnais, tandis que les narcodollars parviennent du Mexique dans des opérations aussi complexes que les rouages représentés sur la couverture scintillante du livre. Des rouages qui annoncent aussi ceux qui vont essorer les personnages.

Voici donc le bel Aldo, prof au Tennis Club de Genève, qui séduit de riches élèves quinquagénaires dont le mariage ne tient plus qu’à une façade. Telle Odile, épouse de René, courtier en céréales qui entend bien, grâce à l’arrivée des OGM, «monter dans le train menant au cercle restreint des multimillionnaires». Odile s’éprend d’Aldo, mais arrive Svetlana, cadre ambitieuse à l’UBS. Elle et le prof gigolo tombent amoureux, mais au lieu de se contenter de ce bonheur inespéré, le couple va vouloir faire main basse sur ces liasses qui circulent sous son nez. C’est sans compter sur plus riche et plus rusé pour tirer les ficelles. Les voilà donc pris dans un système qui les dépasse.

«La soustraction des possibles», c’est donc cela: «Les personnages font tout pour posséder davantage, pour avoir la vie dont ils rêvent. Or en réalité, ils ne font que réduire leurs chances et s’enfoncer. Dans leur désir de richesse et de pouvoir, Aldo et Svetlana deviennent les révélateurs d’une économie libérale qui pousse à vouloir toujours plus, mais ils n’auront jamais accès à la cour des grands. Peut-être que si on considérait que finalement, plus on vieillit et plus les choses nous sont soustraites, ce serait une forme d’humilité qui nous permettrait de mieux vivre l’intensité du présent?» interroge l’écrivain de 50 ans. Posant son regard sur le monde, il a surtout l’impression que «nous sommes régis par l’argent sans même que nous sachions pourquoi».

Magouilles financières et marchandisation des corps

Dans cette inexorable course au profit, Joseph Incardona dénonce les magouilles financières mais aussi la marchandisation des corps. Un chapitre édifiant narre l’enrôlement de ces filles de l’Est, déshumanisées puis dressées à devenir des escorts de luxe. «C’est ma façon de dire, quand vous allez chez des prostituées, sachez qu’il y a tout cela derrière.»

Ces filles engagées pour donner du plaisir auront d’ailleurs l’occasion de se venger, puisqu’elles infligeront la mort dans une stupéfiante scène d’exécution à l’arme blanche, orchestrée par Mimie Leone, une mafieuse corse… qui lit Ramuz et s’émeut devant les toiles de Hodler. Une des figures les plus attachantes du livre: «La vie est tellement complexe et surprenante, j’aime bien ces personnages qui ont une personnalité ignoble et belle à la fois.»

En matière de surprise, l’avènement des années 90 apportera son lot, avec l’invention du web en 1990 par un physicien anglais au CERN. «Je pense que c’est fondamental. Il y a eu le feu, la roue et le web. On a dédoublé le monde, on l’a déplié. Les problèmes du concret se retrouvent dans le virtuel. Ce livre explore donc le seuil de ce grand basculement. Mes personnages dégringolent avec une époque.»

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