Florian Eglin, un écrivain à poil et à plume

PortraitLe Genevois se met à nu dans son dernier roman «Ciao connard». Rencontre.

L’auteur mime la scène initiale de son roman, où son personnage fétiche lui ouvre le ventre avec une plume japonaise.

L’auteur mime la scène initiale de son roman, où son personnage fétiche lui ouvre le ventre avec une plume japonaise. Image: PIERRE ABENSUR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Tu ne m’en voudras pas si je ne me mets pas littéralement nu devant toi, hein, ça pourrait jaser, tu comprends?» Cette réplique aurait pu nous être lancée par Florian Eglin, d’abord un peu hésitant à tomber la chemise pour la photo. En réalité, elle est prononcée par son personnage fétiche aussi élégant que timbré, Solal Aronowicz, dans le dernier roman que signe l’auteur genevois, Ciao connard. Dans la première scène, cet antihéros, du bec d’un précieux stylo-plume japonais, ouvre le ventre de l’auteur et lui sort littéralement les tripes, façon seppuku. «Le terme hara-kiri est erroné, et provient de la mauvaise lecture d’un idéogramme», nous précise Florian Eglin, qu’une année au Japon et la pratique du judo – il est ceinture noire – ont rendu fana de tradition nippone (lire la critique ci-dessous).

Collection de figurines Superman

C’est à cette scène initiale que Florian Eglin a accepté de faire référence lors de la séance photo. Elle témoigne en effet de sa passion pour l’encre qu’il laisse infuser sous sa peau: son tatouage tout frais est signé Wido de Marval, spécialiste de motifs japonais traditionnels et élève de Filip Leu, un ponte de la branche. Et qu’il répand sur la page blanche, dont il ne connaît apparemment pas l’angoisse: «Quand j’ai fini Holocauste (ndlr: le dernier tome de sa trilogie), j’étais un peu désœuvré. Je me suis alors lancé dans plusieurs textes. J’ai rédigé Ciao connard dans le cadre des ateliers d’écriture donné par Philippe Djian à la Maison de Rousseau et de la littérature. Mais j’ai aussi un quatrième tome de Solal Aronowicz plus ou moins prêt. Quant à mon prochain livre, il s’appellera Deux mecs vachement riches, et concernera, contrairement à ce que laisse entendre le titre, des femmes puissantes qui tiennent les rênes du monde.» Florian Eglin nous apprend par la suite qu’il a également sous le coude «une sorte de spin-off» sur l’un des personnages secondaires de sa trilogie. «Ah, et puis un scénario de film de science-fiction.»

Pendant qu’il débite à toute vitesse et sans ciller les nombreux manuscrits qu’il garde dans ses tiroirs, notre regard se perd sur sa collection de figurines de Superman postées sur l’étagère, gardiennes du rayon James Bond (dont il possède tous les livres). Tout proches, Albert Cohen, Lovecraft, James Ellroy, Huysmans.

Sur Facebook, c’est un peu le «coq fight» entre les écrivains

Florian Eglin n’est pas uniquement prolixe dans ses romans. Il fait également montre de sa verve sur les réseaux sociaux, qu’il utilise notamment et comme un grand nombre d’auteurs romands, pour sa promotion. «J’aime bien Facebook, c’est un moyen d’échanger avec les communautés qui m’intéressent, celle des auteurs, des tatoués ou des adeptes du combat libre par exemple. Entre écrivains, c’est un peu le «coq fight»: on s’observe les uns les autres, on bande les muscles, on se félicite. Ça fait partie du jeu. Cela dit, je n’ai aucune idée du réel impact de Facebook sur la vente de mes livres.»

Une fillette déboule au salon, caniche en peluche sous le bras. «J’arrive bientôt, Chaton!» lui souffle l’écrivain, soudain gaga. De la pièce à côté nous parviennent les pleurs de la petite dernière. Dans tous les romans de Florian Eglin, la famille de Solal occupe une fonction salvatrice et représente le pôle solaire et lumineux de son anti-héros brutal. Dans Ciao connard, l’auteur doit choisir entre son personnage fictif qui le torture et son foyer. L’écriture est-elle difficile à concilier avec une vie de famille? «Pas tant, même si c’est une activité obsédante. J’ai appris à m’organiser en amont pour ménager des moments d’écriture. Ne pas annoncer à ma femme le jour même que je ne serai pas disponible pendant plusieurs heures, par exemple… Mais cela reste facile, ce n’est pas la baston, quoi.» Écrit-il chez lui? «Rarement, car je me distrais facilement quand il y a un accès à Internet. J’aime bien écrire à la cafétéria ou à la bibliothèque. En revanche, je suis incapable de travailler la nuit, je suis fonctionnaire jusqu’au bout pour ça (il enseigne le français au cycle d’orientation, ndlr).»

Accoucher ensemble

On l’interroge sur le sens de l’expression «un cri primal» revenant constamment dans son dernier roman. «Pour sa deuxième grossesse, ma femme est allée en maison de naissance, ce qui nous a permis d’accoucher ensemble. Elle était dans mes bras, nous étions seuls hormis la sage-femme, je la tenais, elle poussait, nous avons crié, et le bébé est arrivé. C’était un moment extrêmement fort, et j’ai utilisé ce «cri primal» pendant l’agonie de mon alter-ego, qui précède sa renaissance.»

«Ciao connard» de Florian Eglin, Ed. La Grande Ourse, 140 p. (TDG)

Créé: 02.03.2016, 20h12

Surnaturel et comique

C’est le fantasme de tous les auteurs. Se mettre en scène dans un roman, parler de soi, de ses forces mais surtout de ses faiblesses, et de son rapport – forcément torturé – à l’écriture. Casse-gueule, l’exercice peut vite tourner à la purée narcissique. N’est pas Montaigne, Rousseau, Carrère ou Duras qui veut. Mais loin de se risquer dans le genre délicat du témoignage ou de l’autofiction, c’est dans celui du conte surnaturel et loufoque que s’aventure Florian Eglin.

Ciao connard se présente comme un huis clos, où l’auteur est à la merci du personnage qu’il a créé dans ses précédents romans. Dandy sadique et alter ego défouloir de l’auteur, Solal Aronowicz sort les entrailles de Florian Eglin, lui arrache un œil, et lui cuisine amoureusement les boyaux, façon haute gastronomie. La femme de l’auteur et ses enfants débarqueront bientôt, obligeant l’écrivain, en pièces, à choisir entre sa famille et son bourreau, «ce connard que j’adorais».

De Florian Eglin, on se souvenait principalement des phrases farcies de subordonnées et des notes de bas de pages contenant l’essentiel du texte. Sans renoncer complètement à son style bien particulier, il resserre ici son écriture, qui se révèle plus digeste. On y suppose l’intervention de sa nouvelle éditrice (le Genevois est passé de La Baconnière à la maison parisienne La Grande Ourse). Quant aux clins d’œil mystiques et maçonniques, Florian Eglin assure les placer là sans intention particulière. «Cela peut paraître complètement débile, mais je ne réfléchis pas beaucoup à ce que j’écris. J’aime avant tout travailler la langue. C’est vrai qu’il y a toujours des espaces mystérieux dans mes livres, mais ça ne m’intéresse pas de les expliquer. Prenons l’exemple des fantômes: je pense en avoir vu un ou deux, mais savoir s’il s’agit d’une construction de mon esprit ou de véritables ectoplasmes, je m’en fous un peu.»

Sans atteindre l’envergure du roman précédent Holocauste, Ciao connard, par son style plus maintenu, est une belle porte d’entrée dans l’univers complètement illuminé de Florian Eglin. MAR.G

Articles en relation

Florian Eglin, brute, bouffon et brillant

Littérature Dans «Holocauste», l’auteur genevois puise dans son passé familial et raille les sociétés secrètes. Puissant et déroutant. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Conférence sur le climat de Katowice
Plus...