Les flâneries de Charles Dantzig

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Avec «Chambord-des-Songes» (sortie le 16 janvier chez Flammarion), Charles Dantzig poursuit l’écriture d’une œuvre singulière. Il y a une impatience, chez Dantzig, un style. Il surprend, il bouscule, on sent qu’il aime ça. Question d’élégance. Sa façon de séduire… Quoi, faudrait-il faciliter la vie du lecteur? Arrondir chaque angle? Dantzig ne mange pas de ce pain-là. Impossible pour lui d’honorer celui qui le lit sans le dérouter. Du reste, séduire et dérouter ne sont-ils pas synonymes? Tout ce qui ne déconcerte pas est banal. Donc à bannir. On lui doit le «Dictionnaire égoïste de la littérature française , ainsi que l’ Encyclopédie capricieuse du tout et du rien» , des textes inattendus, quelquefois étonnants, qui se trouvent désormais dans les bibliothèques les plus classiques. Son «Traité des gestes» se lit avec ravissement et surprise. Son «Histoire de l’amour et de la haine», aussi, déconcerte le lecteur par certains épisodes du roman, très crus, autant que par sa construction, conçue autour de thèmes et de concepts plutôt que d’une intrigue.

Dans «Chambord-des-Songes», il déroute encore, mais avec plus de douceur. Chambord est un songe. De toutes les «grandes langues», nous dit Dantzig, le français est la seule à proposer deux mots là où les autres n’en ont qu’un. Dream est le seul mot qu’ont les Anglais pour désigner le rêve. Sogno, dit-on en italien. En français, ce sera rêve ou songe. La nuance est immense. Dantzig l’explore avec bonheur: «Il me semble que l’un s’oppose à l’autre. Le rêve est stérile et néfaste, le songe est créatif et faste. On fait de mauvais rêves, on ne fait pas de mauvais songes. Toute l’histoire du monde pourrait être interprétée selon cette idée.»

À chacune de ses visites à Chambord, il éprouve une surprise, comme devant un Picasso, ou à Venise, lorsque, malgré la connaissance qu’il peut en avoir, une «sensation de nouveauté» s’impose à lui. «La célébrité va généralement avec la monotonie», dit-il, avant de lancer: «L’art plaît par la surprise et se maintient par la pantoufle.» La célébrité est une chose qui porte en elle une certaine vulgarité. Chambord, c’est l’inverse très précisément. «Pas de vaste avenue menant vers grosse merveille, pas d’allée triomphale vers monument sur colline.» Les châteaux du XVIe siècle sont «lovés dans les plis des rivières, enfouis dans des forêts comme des bosquets supplémentaires, accolés à des marais comme des nénuphars de pierre». Avant même d’être construit, Chambord était d’un goût exquis. Comparé à lui, Versailles fait «immeuble bureaucratique à prétentions».

«Le plus beau château du monde» (ainsi commence le livre) est aussi prétexte à aborder mille thèmes, à convoquer un nombre incalculable de personnages. La part consacrée au rêve, ses formes et ses nuances est piquante. Les rêves ne sont pas intelligents, dit Dantzig: «Plus d’une fois je me suis réveillé indigné de la pauvreté de ceux que j’avais faits en dormant. Qu’est-ce que c’est que cette machine à laver le linge de ce que j’ai fait dans la journée?»

Ailleurs, il convoque Le Chat Botté, Mantegna et Benvenuto Cellini, traite du cabotinage («Louis XIV cabot glacé, Napoléon cabot forcé détestant le cabotinage […] Churchill cabot qui a bien tourné […] Idi Amine Dada et Donald Trump, cabots stupides…», de politique et de morale («Un peloton d’exécution marche toujours derrière la morale. La place faite, elle vole, baffre, couche. La morale n’est pas la vertu»). Et puis il y a les listes très personnelles de Dantzig. C’est peu dire qu’il a pour elles une faiblesse… Il y va fort, offrant par exemple une «Liste des «rois nègres» de toutes les couleurs» (dans laquelle Bokassa et Mussolini côtoient Trump et Hugo Chavez), une autre «des choses qui vont plus ensemble qu’on ne le pense généralement», une des «choses irritantes», une autre encore «de la qualité humaine en fonction du rapport aux roses»…

Dans un chapitre intitulé «pour une nouvelle illusion», il raconte une visite au château, effectuée avec quelqu’un qu’il aime, «pas un de ces fantômes qui m’entourent comme un bosquet de cyprès». Avec ce «quelqu’un», ils font «des roulades dans l’herbe, applaudis par les escargots du bout de leurs antennes, les papillons avec leurs ailes (bruit de cymbales) dont les couleurs s’envolaient en poudres pastel». L’amour est un château, dira Dantzig, ajoutant: la littérature est un château.

Écrites dans une langue d’une rare précision, les flâneries de Charles Dantzig sont une suite d’instants délicieux, parsemées par quelques dragées au poivre, ça et là. P. S. Charles Dantzig est mon déroutant éditeur chez Grasset.

Cette chronique paraît également dans «La Croix» (TDG)

Créé: 07.01.2019, 15h51


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