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Feuilleton: Le virus HAZ gèle l’«Hôtel de Ville»

Découvrez chaque samedi dans nos pages le nouvel épisode d’un feuilleton inédit.

C’est au café La Clémence, au Bourg-de-Four, que Florian Eglin plante le décor d’une nouvelle vie pour son héros Noah…
C’est au café La Clémence, au Bourg-de-Four, que Florian Eglin plante le décor d’une nouvelle vie pour son héros Noah…
Laurent Guiraud

Episode 1: A la Clémence

Noah s’appuya contre le dossier de sa chaise. Il avait cette désinvolture, ce petit je ne sais quoi chic et irritant. Malgré son allure d’étudiant, un truc entretenu avec autant de science que de soin, sa prestance aimantait le regard. Noah était magnétique. On voulait l’approcher, lui parler. Se le concilier. Noah, il fallait être son allié.

À travers la baie vitrée, ses yeux embrassèrent la place du Bourg-de-Four. À cette heure matinale, la bise glaçait les rues de la cité et, à part deux flics qui se les gelaient devant le Palais de justice, il n’y avait pas un chat pour traverser la fameuse esplanade. De toute façon, malgré la fin des mesures de confinement dues au virus HAZ, les gens restaient prudents et sortaient peu. D’un geste, le jeune homme but son ristrette. D’un autre, il en commanda un deuxième. Il y en aurait encore trois ou quatre. Noah, le café, c’était l’unique drogue à laquelle il se shootait. Elle était en retard. Il s’y attendait. Pourtant, il ne put retenir un rictus contrarié. Cette manière de lui rappeler, non, de lui signifier sa place l’agaçait. Pour l’instant, il n’était qu’un laquais. Un courtisan. Ça ne durerait pas. Bientôt, très vite, demain peut-être, c’est lui qu’on attendrait. Perçant la grisaille de janvier, de la rue de l’Hôtel-de-Ville, un puissant rai de lumière jaillit, embrasa les pavés. Son scintillement enlumina la place. Sembla la nimber. Le ciel paraissait formuler une invite. Oui, Noah s’en fit le serment.

Un jour, c’est lui qu’on attendrait. Ses yeux furent soudain empreints d’une étonnante douceur. Tous ces gens qui compteraient sur lui, bientôt. C’était ça qu’il voulait? Vraiment? Il parcourut les journaux étalés sur la table. La «Tribune», «Le Temps», le «Figaro», le «Washington Post». Il avait ce goût pour le papier, si désuet, dont ses amis se moquaient et, chaque matin, réveillé avant l’aube, il passait plus d’une heure à détailler la presse. Il lisait vite. Enregistrait tout. Pas aujourd’hui. Trop tendu. Parce que ce discret tête-à-tête à La Clémence, ce meeting en loucedé pour lequel il avait tant œuvré, il déterminerait la suite, ses prochaines années, sa carrière. Sa vie entière même. Soudain, de la rue des Chaudronniers, une silhouette émergea.

Katia. Dans son trench-coat vraiment très près du corps, elle avait cette classe, cet éclat tout en retenue qui ne laissait ni homme ni femme indifférents. Partout, tout le temps, c’est en suzeraine qu’elle évoluait. Les deux policiers frigorifiés, béats, regardèrent passer cette apparition surgie d’un monde auquel ils n’appartiendraient jamais. Elle accueillit ce mâle compliment muet avec ce détachement tranquille dont elle savait si bien jouer. Tandis qu’elle approchait dans ses chaussures à talons hors de prix, elle lui fit penser à Claire Underwood. Elle avait ce côté WASP, séduisant, excitant. Terriblement intimidant. Cette femme n’était pas tendre. Cette femme, les guerriers, les ambitieux, elle s’en repaissait. Cette femme était une meneuse, la commandante d’une horde. Mais pas que. Noah était si jeune. Comment aurait-il pu en avoir la moindre idée? Il commanda un nouveau café. Pour la première étape de son plan, tout dépendait d’elle.

Encore défiante, Katia jaugea ce garçon qui lui faisait face. Chacune de leurs rencontres avait commencé comme ça. Moment de silence, regards croisés. Des fleurets avant l’assaut. Lui, sans un mot, il s’envoya son caoua, leva deux doigts pour un quatrième. Katia tira un épais mémoire d’un sac de cuir. Le regard de Noah glissa sur ce symbole d’un luxe discret.

— Alors, c’est vous qui avez écrit ces pages? Le jeune homme se mit en arrière, très sûr de lui.

— Bien sûr, je fais un doctorat en sciences-po, vous me prenez pour un couillon? Comme une lionne devant un lionceau qui voudrait chasser seul trop tôt, Katia sourit, chopa au passage le ristrette. Le but en regardant droit dans les yeux ce jeune homme altier qui osait la toiser.

— Les professeurs se plaignent que le niveau a baissé. Visiblement, ce n’est pas le cas. Ou alors vous êtes l’exception qui confirme la règle. Noah ne répondit pas. Les compliments le laissaient froid. Les flatteries ne coûtent rien. Et surtout, n’engagent à rien. Lui, ce qu’il voulait, c’était du concret. Tapotant sur ces pages qui seraient peut-être le sésame de ce garçon paraissant rêver de succès, Katia poursuivit.

— Non, Noah, je ne vous prends pas pour un couillon. Dans sa bouche aux lèvres fines mises en valeur avec élégance par ce rouge sobre et classique qu’elle affectionnait, cette grossièreté devenait une friandise, un bonbon acidulé qu’elle s’autorisait en secret.

— Je vous prends pour un jeune homme avec beaucoup d’avenir… Katia suspendit ses mots, laissa son regard vagabonder dans le café. Elle aussi, c et estaminet avait été son repaire. C’était au siècle dernier.

— Mais je vous prends également pour un jeune homme qui doit être canalisé, formé…

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