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Une femme puissante

Découvrez chaque week-end le nouvel épisode du feuilleton inédit «Hôtel de Ville».

P. TONDEUX

Résumé de l’épisode précédent:

Un matin, Noah, étudiant aussi doué que sûr de lui, attend à La Clémence. Il a rendez-vous avec Katia. Cette dernière finit par arriver. Élégante, fascinante, c’est visiblement une femme qui tire bien des ficelles. Entre eux, autant de méfiance que de curiosité. Très clairement, chacun attend quelque chose de l’autre.

Coudes sur la table, Noah avança en direction de Katia. En dompteuse sûre de son autorité, comment pourrait-il bien oser la bafouer, elle le laissa approcher. Le jeune homme arborait un sourire carnassier. Dans son ventre, de vieux serpents s’étaient mis à onduler. Épais et luisants, ils se nouaient, se dénouaient. Ces serpents, sans le demander, il en avait hérité. Il devait faire avec. Cette femme qui lui faisait face jouait la nonchalance, mais on y était presque. Elle allait l’annoncer.

— Vous voulez me former?

Coudes sur la table, comme si elle lui offrait un miroir, elle avança à son tour. Juste, elle ne souriait pas. Poker face parfaite. C’était elle, Katia de Constant, qui avait les cartes en mains. Un jeu solide. Qui comportait des jokers dont Noah n’avait pas la moindre idée. Sur la place, une violente bourrasque envoya voler des détritus, chassa une nuée de corneilles, renversa des chaises avec fracas.

— Je peux te former, Noah. Mais je peux aussi te mater, t’écraser. Te crucifier.

Le crucifier? Une vanne facile sur cette laïcité dont Genève faisait grand cas au bord des lèvres, Noah ne répondit pas. Pourtant, en son for le plus intérieur, il ne put retenir une pensée fugace pour cette icône, fragile foyer lumineux, qui avait diapré sa chambre d’enfant de ses ors. Grégoire de Narek. Noah dissimula un sourire. Cette mise en garde, certes un brin agressive, il s’y attendait aussi. Comme son retard calculé à leur rendez-vous, c’était de bonne guerre. Malgré cela, cette intimidante monarque, elle avait mordu à l’hameçon, le garçon le sentait. En fait, ce tutoiement inopiné n’était pas une menace. C’était l’annonce d’un pacte. Katia eut un geste pour les journaux étalés entre eux.

— Le «Washington Post»? Vous travaillez votre anglais?

— Non, je veux être président.

Elle arqua un sourcil.

— Des États-Unis?

— Yes, ma’am!

Noah avait répondu du tac au tac. Parce que cette blague, en fait, elle était vraie. En tout cas, une partie de lui y croyait. Katia sourit. Comme devant un gamin cette fois. Il disait des bêtises, c’était rassurant. Il n’était pas que ce jeune homme excessivement brillant capable de brosser un panorama de la politique genevoise de ces dernières années tout en suggérant des perspectives neuves, originales, pour un parti qui en avait grand besoin.

Katia fut soudain prise dans ses pensées. Ce parti dont elle était la présidente. Ce parti qu’elle avait fondé vingt ans auparavant sur les décombres que ce que son père avait laissé. Ce parti qui comptait plus de trente députés au Grand Conseil. Jusqu’aux prochaines élections… Avec la crise de confiance due à la déplorable gestion du virus HAZ par les autorités, avec les bourdes inexcusables commises par le conseiller d’État qui portait leurs couleurs depuis plus de dix ans, la claque des urnes pourrait être sévère. Les Genevois décapitent aussi volontiers qu’ils adoubent.

Elle se reprit, se leva, resserra la ceinture de son manteau et, très vite, presque malgré elle, passa un doigt sur la joue de Noah. Il avait la peau encore si douce. Bientôt, elle durcirait. Une carapace se formerait. Elle aussi, Katia, elle avait eu la peau douce. Des crèmes venues d’Amérique entretenaient l’illusion, cette nacre soyeuse qui était sa meilleure armure. Et son arme la plus dangereuse.

— Président des États-Unis? Rien que ça. Eh bien, en attendant, mon cher Noah, La Droite vous inscrit sur sa liste pour les prochaines élections au Grand Conseil. Nous avons besoin de sang neuf.

À contre-jour devant la baie vitrée de La Clémence, elle considéra le jeune homme. À son insu, une faille s’était faite, furtive. Elle ne voyait plus qu’un petit garçon trop intelligent, trop ambitieux. Et, paradoxalement, peut-être trop sage. Noah ne s’aperçut de rien. Comment aurait-il pu lire en cette femme si rodée au jeu subtil des faux-semblants? Comme il ne répondait pas, Katia ajouta, avec un zeste d’ironie:

— J’espère que vous vous montrerez digne de cette confiance, monsieur le candidat.

Noah tenta à son tour de lui offrir une poker face parfaite. Mais sous ses côtes, c’était la chamade, le sabbat! Il était pris! Sur la liste de La Droite, le plus grand parti de la cité! Le jeune homme contempla cette puissante patricienne qui pensait pouvoir faire de lui son pion. Si seulement elle avait su. Bravache, il lui retourna son tutoiement:

— Tu peux y compter, Katia, personne ne sera déçu…

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