«Écrire, ce n'est pas pour les mauviettes»

LittératureJames Ellroy, alias Demon Dog, sort de sa tanière pour défendre «La tempête qui vient», deuxième tome du deuxième «Quatuor de Los Angeles». Interview.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Pour un peu, James Ellroy donnerait à penser qu’il s’est assagi, aussi peinard qu’un touriste américain rentrant de promenade dans ce salon cosy d’un palace à Paris. Le septuagénaire hausse le sourcil, glapit: «Je suis toujours Demon Dog (ndlr: son vieux surnom de «chien démoniaque»)! Avec toujours un gros ego qui pousse à faire le show, je suis doué pour ça, j’ai une grande gueule, une belle gueule même… les gens m’aiment. Bon, en France, je suis vu comme un génie mais aux États-Unis, je suis juste ce type qui écrit des polars. Et vous savez quoi? Tout ça, c’est des foutaises!» Voilà pour le fond de sa pensée. De quoi rassurer sur la santé du maître du roman noir fleuve, qui publie «La tempête qui vient», deuxième volume du deuxième «Quatuor de Los Angeles».

Après le bombardement de Pearl Harbour en 1941, l’Amérique se relève bouillante de rage vengeresse. Et le Dog de convoquer ses démons, pour régler ses comptes. Nous nous étions quittés à Lyon en 2015, Ellroy trépignant en chemise à fleurs hawaïenne, bermuda et bob chiffonné sur une tronche qui ne l’était pas moins. «Plus de filles, plus de fric, plus de livres, plus de vérité, voilà mon but», tonitruait-il. Voici la suite, de celui qui n’en aura jamais fini avec la littérature.

Les filles, le fric, la vérité. Y êtes-vous arrivé, et dans quel ordre?
Noooon! Je me suis remis avec ma deuxième femme, Helen (ndlr: Knode, journaliste et écrivain, à qui est dédié le 2e «Quatuor de Los Angeles», une autre mention allant à Benito «Il Duce» Mussolini). J’en suis très heureux. J’habite Denver, c’est gris, froid, tranquille. Pour l’argent, je suis payé correctement. Bon, il me reste à écrire ces fichus grands romans.

Pourquoi le monde semble-t-il s’arrêter aux années 1960 pour vous?
Le présent n’offre aucun intérêt à mes yeux. Bien sûr, j’y vis, mais je regarde toujours en arrière, j’adore l’histoire du passé… Gamin, j’avais 8 ans, ma mère a essayé de me persuader que la Seconde Guerre était terminée deux ans avant même que je sois conçu. Je ne l’ai pas crue à l’époque, je n’y crois toujours pas. Je n’ai pas connu les rues, les boîtes du Los Angeles des années 50. Mais j’y flâne tous les jours. En couleurs! J’ai une mémoire photographique, et je me moque d’avoir tort ou raison sur ma vision des lieux.

Êtes-vous fasciné par une innocence et une grâce perdues, miraculeuses dans les circonstances?
Je ne pense pas en ces termes. Je me retrouve là, en 1942, dans l’immédiateté du moment. Je ne suis pas un médium ou je ne sais quoi. Il n’y a pas de truc comme dans un roman de Stephen King, pas de tunnel ou de trou fantastique, pas de conceptualisation de ce déplacement. Je ne le questionne même pas, c’est le don et la tâche que Dieu m’a donnés.

Ce Dieu semble avoir mis du temps à se manifester dans votre vie, non?
Pas tant que ça. J’avais 30 ans quand j’ai commencé à écrire, c’est jeune! Bon, auparavant, il y eut des préliminaires plutôt stupides, toutes ces années de foirades crapoteuses à vivre comme un clodo, c’est vrai. Je ne tente pas d’analyser. Je suis «clean» désormais, purifié de cette amoralité originelle, vrai de vrai. Et beaucoup plus conscient de mes actes. L’histoire, c’est ma maîtresse, mon job, ma destinée. Je dois vivre et revivre ces histoires. Vigoureusement. Puis à la fin, il y a les bons et les méchants qui doivent justifier leur temps passé sur terre.

Voyez-vous vos personnages, près d’une centaine, ramifiés jusqu’au «Dahlia noir», comme une famille?
Toutes ces histoires de scribouillards, croyez-moi, c’est de la branlette (ndlr: geste à l’appui et mine offusquée du barman). Ces types qui auraient leurs héros penchés sur leur épaule, seraient guidés par eux! Foutaises! Si ces écrivains en sont là, c’est leur impuissance qui les y a conduits. Moi, je contrôle les personnages, je m’applique à décrire leurs petites affaires amoureuses, leurs bazars intimes avec le destin. C’est déjà beaucoup.

Néanmoins, ici, le personnage de Joan Conville évoque diablement votre mère, non?
Et c’est un adieu, je l’admets. Définitif celui-ci. J’ai creusé ce lien au plus profond que j’ai pu mais je suis au bout du processus. Ce n’est même pas une histoire de deuil accompli. Car l’écriture me ramène toujours à la fiction, n’a rien d’une thérapie. Ou alors je suis dingue. Or, écrire, ce n’est pas pour les mauviettes. Ça exige tant de concentration.

Celle que vous exigez du lecteur?
Mais un livre sert à doper l’imagination, et pour ça, tend à la complexité. Je ne serais jamais un vendeur de best-sellers, mes bouquins sont trop compliqués, trop touffus, et je tiens à ce qu’ils le restent.

Jusqu’à la suffocation. Comment y survivez-vous?
Je suis croyant, Dieu veille sur moi, je ne doute jamais. La foi me possède, et c’est ma chance. Ceux qui passent à côté, peu importe leur talent, fortune ou savoir… ils ratent un truc géant. Jadis, j’ai donné dans le péché, c’est la nature humaine. j’aspire à sortir de mon ego mégalomaniaque. Comme dit le dicton: «Sois patient, Dieu n’en a pas encore fini avec toi».

Avez-vous des maîtres?
Je n’ai jamais lu Balzac, Tolstoï ou Conrad, ces gros bonnets à qui je suis comparé. Je ne lis que des romans policiers. Et la Bible, que je ne qualifierais pas de polar.

Et vos livres n’ont rien d’angélique.
Pourtant, je suis certainement amoureux du romanesque dans la Seconde Guerre mondiale, ce quotidien sur le point d’exploser, de crever, de la grande bagarre idéologique, des conflits aussi entre hommes et femmes, amours et amitiés farouches, trahies. Un sacré moment! Avec le pompon, ce remue-méninges de Russes émigrés, chinetoques, allemands etc.

Pourquoi toujours convoquer des musiciens de génie dans ce chaos?
Tout gamin, je vénérais Mahler, Beethoven, Chostakovitch. Je détestais le rock’n’roll, si réducteur. Nous avions une classe de musique obligatoire.

Quel genre d’enfant étiez-vous?
Beau, grand, introverti. Je voulais déjà devenir romancier, raconter des histoires. Même si je me fiche de ce que l’histoire pourrait enseigner, comme de la véracité de ce que j’écris. Je me documente à fond, puis j’invente en mélangeant personnages fictifs et réels.

Pourquoi d’ailleurs haïssez-vous tant Orson Welles (1915-1985)?
C’est un merdeux, infatué de ses films, mauvais acteur, mauvais cinéaste. Je l’enfonce dans ce deuxième tome, ça m’arrange. Comme je dégommais Katharine Hepburn ou Clark Gable dans «Perfidia».

Reste qu’ici, vous freinez sur la provocation frontale, par crainte de malentendu, de passer pour réac?
J’étais désespéré à l’époque, je faisais le pitre. Je me suis calmé, raccroché à ma détermination d’écrire de grands livres, meilleurs. Je reste d’ailleurs insatisfait.

Tous vos livres sont politiques, pourquoi refusez-vous d’évoquer l’Amérique de Donald Trump?
Changeons de sujet, s’il vous plaît.

L’usage de différentes voix dans le Quatuor suggère-t-il qu’il n’existe pas de vérité unique?
Je ne pense pas en ces termes. Si j’utilise trois, quatre points de vue, c’est par intuition. Et raconter la duplicité, c’est mon fonds de commerce.

«Je ne mourrai pas tant que je vivrai cette aventure». Votre credo?
Au moment où j’ai écrit cette phrase, je savais qu’on allait me la ressortir. Mais voyez! Elle émane de Kay, un personnage qui née en février 1920, aurait presque 100 ans aujourd’hui. Et moi, j’espère mourir beaucoup plus vieux.

C’est un gag?
Pas du tout.

Créé: 19.11.2019, 22h49

Infobox

1948 Naît à Los Angeles.

1958 Sa mère, Geneva Hilliker, est assassinée, meurtre irrésolu
à ce jour.

1959 Son père lui donne un long compte rendu du meurtre crapuleux d’Elizabeth Short, alias le «Dahlia noir».

1965 Renvoyé de l’école, engagement dans l’armée, puis années de clochardisation.

1975 Hospitalisé pour une double pneumonie, se désintoxique.

1978 Premier roman, «Brown’s Requiem».

1986 L’éditeur français François Guérif le découvre et le publie chez Rivages, dont il devient la star.

1987-1992 «Le quatuor de Los Angeles», avec notamment «Le Dahlia noir».

1995-2010 La trilogie «Underworld USA».

1997 Adapte «L.A. Confidential», pour Curt Hanson, le présente au Festival de Cannes et le renie ensuite; «Ma part d’ombre», récit autobiographique de son enquête inaboutie sur le meurtre de sa mère.

2006 Nouvelle tentative d’adaptation avec «Le Dahlia noir», pour Brian De Palma et selon lui, nouvel échec; quitte Helen Knode.

2014 «Extorsion», qui annonce «Perfidia», premier tome du deuxième «Quatuor de Los Angeles»; renoue avec Helen Knod, la suit à Denver.

Zoom

Sans cesse réédité, le premier quatuor de Los Angeles s’est hissé au statut culte. Et pour cause. «Le Dahlia noir» impose sa charge émotive, couvrant l’assassinat d’Elizabeth Stout, aspirante actrice que la ville des anges amoche salement en 1946. Puis vient «Le grand nulle part», l’Amérique du maccarthysme des années 1950, où des crimes en série font écho aux crapuleries politiciennes. Dudley Smith, figure du L.A. Police Department, émerge en flic à peu près propre et survit jusque dans le deuxième «Quatuor». À la même époque, «L.A. Confidential», sous la haute expertise de Jack «Poubelle» Vincennes, plonge sous les sunlights hollywoodiens. En 1958, «White Jazz» enfin, confronte Dudley à son vieil ennemi Ed Exley sur fond de came, mafieux, stars. Un beau paquet de poudre et de linge sale, à compléter si affinités avec la trilogie «Underworld USA», de 1958 à 1972.

Critique

Au premier volume, «Perfidia», Ellroy conseillait d’y aller «par tranches de 200 pages». Prenant toujours le destin à la gorge, le maître ici, modère les onomatopées à la mitraillette, ponctue un phrasé plus explicatif. Dans «La tempête qui vient», 92 personnages se répondent, grouillant comme dans une fosse infernale, agitant les grands oripeaux de l’Histoire tout en digérant tant bien que mal leurs obsessions intimes, tripales. Dans la cacophonie s’esquisse l’ambition de couvrir une ère cruciale quant au positionnement des États-Unis sur la carte d’un monde aux valeurs qui vacillent. L’auteur tire son titre du poète W. H. Auden, «la tempête qui vient, ce désastre qui ensauvage», fréquente les dealers fans de «l’art décadent» de Picasso et Klee honni par les nazis et leur cher «Der Führer», friquote chez les «cocos», secoue les draps des saints et leurs putains, répugne et enchante dans le même lit. Dans ce filandreux dessein, il y a de quoi se perdre. Même si le chauve à grosses lunettes rigole. «Je me suis pourtant astreint à un style prosaïque. Bon, d’accord, j’aime partir en impro, comme tout animal solitaire heureux d’en finir avec le monde.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Conseil fédéral contre l'interdiction totale de la pub pour le tabac
Plus...