Eclore en tant que femme sous la plume de Léonora Miano

InterviewLa lauréate du Prix Femina 2013 se distingue avec un éclairage audacieux du rapport homme-femme et de l'afrocentricité.

Léonora Miano

Léonora Miano Image: DR

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Sensualité cosmique, féminisme rayonnant et afrocentricité. Dans son bouleversant Crépuscule du tourment, Léonora Miano met en scène quatre femmes, lesquelles s’adressent, les unes après les autres, au même homme. A savoir la mère, l’ex-compagne, la veuve du meilleur ami et la petite sœur. S’il est impossible pour cet homme, entravé par ses propres démons, de tisser un lien serein avec chacune de ces femmes, ces dernières n’en parviennent pas moins à s’épanouir dans d’autres relations, amoureuses – parfois homosexuelles – ou amicales. Un magnifique et sensuel hommage à l’éclosion de la féminité, et une autre manière d’envisager la place de chacun. Jointe par téléphone, l’auteure lève le voile sur plusieurs points centraux de son roman.

La sexualité tient une part importante dans l’épanouissement de vos personnages féminins. En quoi serait-ce indispensable?

C’est un texte très personnel, en ce sens que j’ai prêté à mes personnages des expériences vécues ou imaginées par moi. Je me suis penchée sur la question du féminin telle que je la comprends en moi-même. Les filles, qu’est-ce que c’est? Comment ça marche? Comment ça se construit? Comment ça vit entre soi? La sexualité est une question importante dans la vie des gens, même sans être un domaine de plénitude et de joie. Elle peut se révéler compliquée, un peu trouble.

A lire les paroles de la mère, le rôle des femmes a été amoindri par le christianisme, qui ne reconnaît que Dieu le Père et son fils. C’est aussi votre avis?

L’Afrique centrale, et en particulier l’espace bantou, a connu des visions de la sexualité très différentes, qu’ont entravée le christianisme et l’islam. On ne sait plus aujourd’hui que les sociétés subsahariennes acceptaient jadis très bien l’homosexualité ou la bisexualité. Cela s’est perdu dans la mémoire des Africains eux-mêmes, et certains sont aujourd’hui persuadés que ces pratiques sont des déviances apportées par l’Occident. Nous avons perdu la variété des dispositifs que les sociétés avaient mis en place pour gérer des situations, notamment la question du genre.

L’initiation rituelle entre femmes pour éclore à soi-même, y compris sur le plan sexuel, semble très importante. Vous utilisez le terme «royauté». Pouvez-vous nous en dire plus?

J’aurais beaucoup aimé connaître une telle initiation. Cela reste un manque personnel. D’être à un moment donné de mon parcours prise en main par des femmes bienveillantes prêtes à partager leurs expériences dans tous les domaines, dont celui de la sexualité, j’aurais trouvé ça beau. Le féminisme me semble insuffisant, défaillant à ce niveau-là: il n’apprend pas à aimer être une femme, et donc à aimer les autres femmes. Il ne règle que notre place dans l’espace public. Il est triste de constater que dans une société dominée par le masculin, les femmes sont en rivalité entre elles, pour obtenir un peu du pouvoir de l’homme ou pour lui plaire. On se savonne beaucoup la planche entre nous. Quant à la notion de «royauté», elle n’est pas à entendre au sens politique du terme, mais bien au sens poétique et symbolique: il s’agit de la puissance que confère le fait d’être pleinement soi-même. C’est ce que je souhaite à chacune.

Amandla et son amant Misipo se sont reconnus, comme des âmes sœurs. Pourtant, même si le langage de leurs corps est fluide, Amandla ne l’aime pas autant que son ex-compagnon. L’amour craint-il le charnel?

Il ne s’agit pas du même amour. Amandla n’est pas dans l’état amoureux qui rend à la fois fébrile et inquiet. Elle est sereine quant à Misipo, n’a pas besoin de le voir tous les jours, ne s’interroge pas sur ce qu’il peut faire en son absence. L’étape de la chasse, communément appelée séduction, n’a pas eu lieu entre eux. Amandla n’a pas dû mettre du vernis à ongles ou s’épiler les jambes pour plaire à Misipo; ils se sont vus et ressentis tout de suite. Il s’est passé quelque chose d’assez rare, de presque cosmique, d’une grande profondeur quand on a la chance de le vivre. En général, on laisse passer ces moments-là de coups de foudre charnels, parce qu’il n’y a pas cette phase de sentiment amoureux. On a tort, il faudrait les saisir. Et ça peut très bien arriver avec le plombier! Je dis ça pour les intellectuelles qui pensent qu’il faut absolument débattre de Kant pour s’aimer…

Dans le roman, il n’est jamais précisé où l’on se trouve. Le Nord, c’est l’Europe, et la côte, le bord de mer camerounais?

Je m’exprime comme les Africains hors de chez eux, pour qui la terre d’origine est le centre du monde. On appelle l’Afrique le Continent, et l’Europe, le Nord. Je n’utilise jamais le nom du Cameroun dans mes livres, car je ne le supporte pas: à chaque fois que je vois ce terme écrit en portugais, comme pendant les Jeux olympiques cet été, je me désole: «Camarões» veut également dire «crevette». On ne peut pas venir d’un pays qui s’appelle crevette, c’est indigne…

«Hotep! Je vous salue au nom puissant d’Aset notre mère.» Ainsi s’exprime Amandla dans le roman. Quelle est cette religion qui fait référence à l’Egypte ancienne?

Il s’agit de l’afrocentricité, théorisée à la fin du XXe siècle aux Etats-Unis par le professeur d’université Molefi Kete Asante. Très en vogue chez les Afrodescendants, ce courant de pensée s’est importé en Europe depuis une quinzaine d’années. Il vise à mettre en lumière l’identité propre et l’apport des cultures africaines précoloniales à l’Histoire mondiale. Beaucoup d’Afrodescendants ont besoin de retrouver une identité forte que leur pays ne leur donne pas. On voit ainsi des gens qui se rebaptisent, qui apprennent l’égyptien ancien, qui se saluent en disant «Hotep!» Ce qui est curieux, c’est que cette mouvance a maintenant quitté les diasporas pour s’implanter dans nos pays d’Afrique subsaharienne, où l’on pouvait penser être plus proches de nos racines…

Doit-on absolument connaître son passé pour avancer?

Chez les Africains subsahariens, il y a cette impression désagréable que le passé avant les colons n’existe pas. Quand vous naissez en Europe, vous voyez l’empreinte de vos ancêtres partout. En France, vous marchez dans des rues qui portent le même nom depuis Philippe le Bel. C’est une force qui porte et permet de se projeter. Mais le but n’est pas de fantasmer un âge d’or révolu. Personnellement, je n’ai aucune envie de vivre dans une hutte sans toilettes… J’essaie plutôt d’inviter les gens à se réconcilier avec leur passé, pour se tourner vers l’avenir. Notre patrimoine est aussi ce que nous allons construire.

L’auteure sera présente au Livre sur les quais, qui se tient à Morges du 2 au 4 septembre 2016

«Crépuscule du tourment», Léonora Miano, Ed. Grasset, 280 pages. Paru le 17 août (TDG)

Créé: 19.08.2016, 18h41

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