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Les diaristes suisses aiment l’écriture de l’intime

Coup de sonde auprès d’auteurs du récent ouvrage «Amiel & Co, diaristes suisses».

«Je ne me connais pas, je m’imagine», écrivait Ramuz.
«Je ne me connais pas, je m’imagine», écrivait Ramuz.
GETTY IMAGES

Pratique secrète par excellence, le journal intime a toujours accompagné les écrivains, avec parfois une visée de publication. Avec les journaux de confinement, une mise en scène de soi destinée à une lecture publique immédiate a émergé en France, certains textes ayant défrayé la chronique pour leur propension à trahir les inégalités sociales ou pour leur manque d’originalité. Car, alors que l’imaginaire collectif prête à la solitude la condition idéale pour créer, si pour certains auteurs la crise actuelle n’a rien changé à leur pratique d’écriture, beaucoup ont plutôt rencontré une panne d’inspiration, qu’il s’agisse de narration intime ou d’élaboration romanesque, tandis que d’autres se sont volontairement mis en pause.

Le journal intime est créatif

Nous avons interrogé des auteurs romands qui ont participé à l’ouvrage «Amiel & Co, diaristes suisses». «Je ne me connais pas, je m’imagine», écrivait Ramuz. Un avis partagé par des contemporains. Ainsi que le relève Noëlle Revaz, un journal d’écrivain implique une part de création: «L’expression journal intime d’écrivain me semble une contradiction dans les termes.» Ainsi, la Genevoise Anne Brécart, pour qui «le journal est une pratique quotidienne et tous azimuts», estime qu’il est «tout sauf intime dans la mesure où je n’écris jamais ce qui m’arrive dans ma vie personnelle, il est plutôt un lieu de croisement entre différentes formes de réalité». Ce genre largement inclassable, historiquement à visée introspective, sert souvent de laboratoire de création. «Je tiens des carnets de lecture et d’écriture depuis trente-cinq ans, et s’il y a bien des notations personnelles, leur but est principalement de servir de matériau à l’écriture», relève Jérôme Meizoz. Les écrits de l’intime se nourrissent aussi beaucoup des stimulations extérieures. Ainsi des récits de voyage de Corinne Desarzens ou Douna Loup publiés dans le recueil. Daniel de Roulet estime d’ailleurs, citant Annie Ernaux, que «l’on se découvre davantage en se projetant dans le monde que dans le journal intime». C’est aussi ce que cherche à faire François Vassali: «Partir du plus intime de soi pour rejoindre celui des autres, leur vie secrète dont ils ne parlent peut-être jamais, dont ils ne sont peut-être même pas conscients.»

«C’est dans ma solitude que je retrouve la liberté, oui, mais pas une solitude retranchée du monde»François Vassali, Auteur d’«Un espoir a peut-être vécu» (L’Arpenteur/Gallimard 2002)

L’écrivain et ancien journaliste à «24 heures» Jean-Louis Kuffer évoque, lui, un décentrement plutôt lié à la maturité: «Entre 16 et 20 ans l’on est très porté à se scruter le nombril et la conscience (comme Amiel), dont on s’éloigne avec les années (comme Amiel aussi), le «cher journal» devient autre chose: pour moi de plus en plus un mixte, qui reste toujours personnel même quand je parle de livres ou de voyages.» Dans ces conditions, raconter son semi-confinement helvétique apparaît non seulement peu inspirant, mais aussi indécent: «C’est un manque de pudeur de parler de son quotidien privilégié sans le moindre décentrement», estime Daniel de Roulet.

«Le confinement peut favoriser l’introspection, mais seulement pour ceux qui ont le temps de noter leur pensée. C’est donc surtout un révélateur d’inégalités», abonde Jérôme Meizoz. Jean-François Duval pointe le manque de recul: «On a le sentiment d’être entrés de plain-pied dans un roman de science-fiction, d’être plongés au cœur d’une histoire brutale et inédite qui ne permet guère de distanciation.» Daniel de Roulet s’efface derrière Robert Walser: «Le seul terrain qui permette à un écrivain d’écrire, c’est la liberté.» Ou, comme le formule encore François Vassali: «C’est dans ma solitude que je retrouve la liberté, oui, mais pas une solitude retranchée du monde.»

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