Les délicieux petits meurtres entre voisins de Julia Deck

RomanDans son pseudo-polar, l'auteure invite à reconsidérer avec finesse et humour les relations qui se tissent entre voisins... jusqu'au drame.

Julia Deck publie en cette rentrée littéraire son quatrième roman.

Julia Deck publie en cette rentrée littéraire son quatrième roman. Image: H. BAMBERGER

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Allez, avouez! Vous avez tous rêvé un jour ou l’autre d’occire le chat du voisin. D’envoyer ad patres cet animal ignoble qui défèque à l’envi sur votre tapis. Voire de supprimer son maître… Charles Caradec est comme vous. Et il développe ses fantasmes à voix haute, tandis que son épouse rempote des soucis d’un orange sanglant sous la fenêtre de leur cuisine. Dans la ruelle de «bobos» où ils viennent d’emménager, chacun peut l’entendre et copier, l’air de rien, les chimères meurtrières de ce serial killer d’opérette.

Dès la première page de «Propriété privée», Julia Deck fait de nous ses complices. Oui, on y a pensé. Oui, on se sait capable du pire quand notre gai logis se transforme en chambre de torture, quand nos rêves ouatinés de villa «Ça me suffit» avec transat sur la pelouse, apéro entre copains et panneaux solaires, partent en fumée. Cette histoire est donc un peu la nôtre.

À l’orée de la cinquantaine, Charles, un dépressif sérieux qui vit la plupart du temps dans sa chambre sous cachets, et Eva, une urbaniste aux nobles ambitions, sautent le pas: ils quittent Paris pour une banlieue en voie de gentrification. Ils investissent leur avenir et leurs économies dans le projet «le plus beau et le plus cher de tous», «une construction peu énergivore bâtie en beaux matériaux durables», «une allée résidentielle pour ménages aisés». C’est Wisteria Lane à portée de RER. «Desperate Housewives» au pays de Greta Thunberg. «J’ai observé notre salon, le parquet massif, les murs blanc neige, la baie vitrée donnant sur le jardin bordé de buis odorants. Nous n’avions jamais vu autant de ciel depuis notre salon. J’ai pensé qu’il y avait matière à être heureux, aucune raison de ne pas l’être», constate Eva, avant de se verser un verre de vin pour s’en convaincre.

Les ingrédients du drame par fermentation sont tous présents. Au fil de ce pseudo-polar, Julia Deck tricote avec humour et doigté ces relations dites de bon voisinage qui, de barbecues en vide-greniers, tournent à l’aigre. Ces alliances contre nature, ces secrets, ces trahisons, ces délations. Arnaud et Annabelle Lecoq sont des nuisibles, pas de doute. Mais sont-ils les seuls? Les Benani, les Lemoine et même les Taupin ne cachent-ils pas un cadavre en décomposition dans leur placard à balais? L’auteure confie à chaque résident de l’allée – voie de garage? tranchée guerrière? – un rôle bien typé dans ce drame bourgeois version 2019.

Autour des Caradec l’étau se resserre. «J’ai compris que je n’avais plus le droit de crier, qu’il faudrait ravaler ma rage jusque dans notre abri le plus intime, parce que rien de ce qui se déroulerait ici ne demeurerait caché. Surtout j’ai compris que j’allais mordre la poussière.» Eva en est là, alors que nous venons à peine d’ouvrir ce très savoureux roman. Lorsqu’on le refermera, ce n’est pas le chat du voisin qu’on assassinera, mais toute velléité d’accession à la propriété privée.

«Propriété privée» de Julia Deck, Les Éditions de Minuit, 174 p.

Créé: 14.09.2019, 16h01

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