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Damasio, le vivant «empuissanté»

En paléoanthropologue du futur, l’écrivain culte traque le peuple des «Furtifs», mutants qui refusent le «techno-cocon». Interview.

Alain Damasio chasse «Les furtifs» depuis 1992, concept aux contours fuyants et mouvants, «livre monde» qui veut les contenir tous. À commencer par l’univers du romancier culte, de son tempérament solitaire au bonheur de voir grandir ses filles. «Dans «Les furtifs», j’ai voulu mener de front des strates multiples, et jusqu’au bout. Ainsi, j’expose la découverte d’une espèce délirante, ces furtifs cachés dans des recoins infimes de la société de 2040, et ce qu’ils peuvent amener à la philosophie du vivant. En parallèle, je suis l’enquête de ces parents à la recherche de leur petite fille. Ça, c’est un écho direct à ma propre expérience de père. Enfin, bien sûr, persiste le cadre sociopolitique des effets de l’utopie ultralibérale et de ses opposants bienvenus.» Flamboyante sur près de 700 pages, doublée de musique, sa vision, symphonique et à court terme du «techno-cocon» des Terriens repliés, alarme par sa sombre plausibilité. Alain Damasio n’en reste pas moins confiant. «Je crois en un épicurisme technologique moins frénétique qui viendra dans les prochaines générations. Nous pouvons encore nous «empuissanter» du progrès au lieu de le subir comme des chenilles.»

En quoi était-il essentiel de recréer le monde de 2040 à la syllabe près?

J’avais une conviction, le point de fuite des «Furtifs» viserait la plus haute forme du vivant. Pour renouer avec cette énergie déjà en perdition dans le techno-cocon actuel, le langage devait sortir du dispositif classique. Je ne voulais pas d’un énième discours théorique, un défaut d’ailleurs de mes romans précédents. Je voulais impacter les mots dans leur matière, démontrer le potentiel métamorphique de la langue. Deux sons accolés peuvent ouvrir des champs poétiques, les néologismes, compressions, etc. créent leur espace-temps. Tout ça rejoignait une ligne de fond thématique du livre.

Comment ne pas faire craquer les «coutures» d’un livre monde?

Le plus dur, c’est la cohérence sociopolitique. Pour examiner la manière dont l’homme va résister, s’adapter ou non à la masse d’intelligence artificielle que proposent les GAFA (ndlr: Google, Apple, Facebook, Amazon), je devais aller dans des compartiments les plus divers, de la maison informatisée à la bague hyperidentifiant son porteur. Puis, dans l’écriture même, j’ai vu ces données être assimilées, réseauter en fusion dans les personnages, décors, etc. Pour le coup, ça, c’est un aspect de la science-fiction souvent minoré, ce souci de métaboliser la fiction dans le réel par un fin saupoudrage. Une technique. Si j’introduisais un taxi autonome, je m’obligeais à réfléchir design, bureautique, urbanisme, etc.

D’où une écriture sur plus de 20 ans?

En fait, c’est lié à mes filles, il m’a fallu attendre qu’elles grandissent. Car j’ai besoin d’un isolement maximal. Je ne peux pas imaginer d’être coupé dans mes séquences. J’ai tenté, hein! Mais les enfants possèdent cette troisième oreille.

Comprenez-vous pourquoi le genre dystopique traite souvent d’enfants?

J’avoue m’abriter derrière mes filles qui m’ont appris à redémarrer à zéro, à retrouver l’esprit de mes dix ans. Quand je les vois jouer avec un plot ou un banc dans la rue, je réalise qu’elles inventent des mondes là où je ne vois que du mobilier urbain. Je revendique cette dimension vitale, trésor qui pousse à la beauté, aux mues rafraîchissantes et rebonds créatifs. Brel le disait joliment: «Il nous a fallu bien du talent pour être vieux sans être adulte.» Le but ultime, c’est parvenir à loger de la fantaisie dans la réflexion.

Notre différence avec l’intelligence artificielle se niche-t-elle là?

Il faut souligner d’abord combien le terrain de l’I.A. (intelligence artificielle) est piégé. La victoire d’une machine sur l’homme au jeu de go ne rend pas compte des succès extrêmement modestes qu’affichent les spécialistes. La simulation d’émotion, en réalité, relève encore de l’animisme basique.

C’est-à-dire?

Une chercheuse me racontait son travail sur des scripts de conversation pour robots en maisons de retraite. On y injecte la météo, puis la santé des proches, chiens, chats, etc. Des systèmes très pauvres! Pareil pour un bébé dont un doudou peut contenir tout l’affectif. Même le dialogue avec une plante verte semble plus intéressant. Je ne plaisante pas. Des zones de savoir infini restent à explorer en éthologie et neurobiologie végétale.

Quel est le pire vice de l’I.A.?

Elle crée une bulle de filtres où fonctionner sans esprit critique. Comme un club de rencontre où chaque membre «matche» avec l’autre. Ce petit confort social rend incapable de se confronter à la vraie altérité. Ces interfaces deviennent des alter ego virtuels, qui comprennent mieux nos manies que notre mère, notre compagne. Ça finit par conjurer le désir et la curiosité, à maintenir dans une boucle de goûts immuables. Faites l’expérience sur YouTube, allez mater du Dieudonné ou du Soral, en moins de deux, vous vous retrouvez en «facho sphère».

Tout serait parti d’internet?

Sûr que nous n’avons pas vu venir ce rouleau compresseur. Personne ne vous met un flingue sur la tempe pour adhérer aux réseaux sociaux. Pourtant, sans volonté de dictature, sans complot généralisé, ces innovations produisent une fantastique machine à autoaliénation. Nous empoignons ces outils pour leur fluidité, l’accélération des services, mais par érosion, ils conduisent au liberticide. Ça ne cesse de me fasciner: la tendance à la servitude volontaire serait-elle au cœur de l’espèce humaine, alors que l’histoire montre ses combats contre des tyrannies de toute espèce?

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