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«L’ami» de l’Américaine Sigrid Nunez ne manque ni de flair ni de chien

Le héros canin imaginé par l’héritière des «sixties» rebelles bave sur les piles de livres et dévore les copies à corriger.

La romancière américaine Sigrid Nunez.
La romancière américaine Sigrid Nunez.
MARION ETTLINGER

Longtemps, le doute subsistera sur la nature du titre. «L’ami» dont la romancière Sigrid Nunez se préoccupe avec une sollicitude hasardeuse désigne-t-il un écrivain tout juste défunt ou Apollon, son énorme dogue tacheté noir et blanc, qui gémit son chagrin? Play-boy avéré et romancier nonchalant, le mort laisse une épouse numéro 1, une épouse numéro 2 et une épouse numéro 3 dans des états variés d’affliction. Ainsi que beaucoup trop de maîtresses pour les réunir dans un seul salon des pompes funèbres. La narratrice n’a couché qu’une fois avec lui et – précision essentielle – est restée son amie malgré les tempêtes conjugales, extramaritales, professionnelles. Malgré son suicide, également. Désormais, il s’agit de porter le deuil de ce destin dans le petit monde intello bobo new-yorkais.

En alter ego, la romancière entend vérifier si les mots vont combler l’absence ou, au contraire, accuser les contours du vide. Comme pour défier ce dilemme existentiel, le vaudeville se pointe. Une des légitimes lui force la main: «fille à chat», c’est à elle d’adopter le chien. Horreur, le molosse bave des litres de salive glaireuse sur les jaquettes de ses livres, dévore les copies à corriger de ses élèves. Satisfaction perverse, le grand danois déchiquette aussi sans vergogne le dernier journal intime de Karl Ove Knausgaard. Sur ce dernier point, Nunez et Apollon s’entendent, il n’y a pas mort d’homme (ou d’écrivain). Pour le meilleur et pour le pire, ces deux-là entament des conversations miraculeuses avec l’au-delà, échangent des confidences posthumes avec l’ami.

Beaucoup du plaisir suave du plus curieux roman de la rentrée littéraire réside dans ce stratagème canin. Par le passé, Sigrid Nunez avait déjà approché la condition humaine, plus spécifiquement celle des artistes, par le biais de la gent animale. Ainsi l’héritière des sixties rebelles avait-elle brossé un portrait de l’activiste féministe Susan Sontag en étudiant notamment son comportement face à ses animaux domestiques dans le périmètre restreint d’un appartement. Toute la férocité jouissive de l’observatrice se trouvait adoucie par cette astuce sans toutefois escamoter le cabotinage de son modèle. Dans son essai sur Virginia Woolf, «Mitz: The Marmoset of Bloomsbury», Sigrid Nunez s’attardait avec une ruse égale sur le petit singe de compagnie de l’écrivaine pour en percer les secrets.

«L’ami», récompensé du prestigieux National Book Award l’an dernier aux États-Unis, tient du «susucre» dans l’avalanche littéraire de l’automne. Un aplomb drôle et classieux vrille à tout moment son roman d’échappées belles. Déroulant une érudition encyclopédique, la professeure à l’Université de Princeton ne manque pas de chien. Elle renifle chez la comédienne Arletty, le cinéaste Frank Capra, voyage dans le temps en glissant d’Abraham Lincoln à Toni Morrison ou Simone Weil. À feuilleter dans les bibliothèques du monde, elle s’intéresse à l’acidité chimique des larmes, qui diffère selon qu’elles jaillissent du bonheur ou de la souffrance. Moins futile, la question du suicide, si fréquent chez les grands écrivains. Même le beau prince de «Raiponce», désespéré d’avoir perdu son amoureuse, se jette par la fenêtre de la tour. Le sot tombe dans les ronces et perd la vue plutôt que la vie. Mais c’est une autre histoire.

Il est temps d’aller sortir le chien.

«L’Ami», Sigrid Nunez, Éditions Stock, 270 pages

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