L’AJAR démode la solitude de l’auteur

Littérature Le collectif de dix-huit jeunes écrivains romands s’invite à la rentrée avec un premier roman publié chez Flammarion.

Vidéo: Georges Cabrera

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Cela faisait quelque temps qu’ils peaufinaient leur canular. Quand ils vous croisaient dans des lectures publiques et autres salons du livre, ces coquins de l’Association des jeunes auteurs romands (l’AJAR) évoquaient leur travail sur les archives d’Esther Montandon. Qui ça? «Vous savez, cette célèbre auteure romande…» Assumant aujourd’hui pleinement l’invention de la supposée écrivaine neuchâteloise, l’AJAR – qui compte parmi ses membres des auteurs déjà publiés tels qu’Aude Seigne, Guy Chevalley, Anne-Sophie Subilia ou encore Sébastien Meier – publie collectivement son premier roman, Vivre près des tilleuls, écrit à «quinze, seize ou dix-huit» plumes. L’ouvrage se présente sous la forme du journal intime d’Esther Montandon, durant une période de douze ans où l’auteure fictive aurait perdu un enfant (lire la critique ci-contre).

Coup de cœur de l’éditrice

Le roman paraît ce mercredi 17 août, en pleine rentrée littéraire, chez Flammarion. Comment a-t-il tracé sa route jusqu’à la maison d’édition parisienne? La directrice du pôle Littérature générale de Flammarion, Anna Pavlowitch, raconte avoir rencontré l’un des membres de l’AJAR, Daniel Vuataz, lors de la remise du prix PIJA à Lausanne il y a un an. Il a glissé le manuscrit collectif dans la main de l’éditrice. «Je l’ai lu dans le train du retour et leur ai proposé un contrat à mon arrivée à Paris. Il y a longtemps que je n’avais pas lu un texte aussi formidable. Il n’y avait quasiment rien à retoucher, trois virgules peut-être. Ce texte propose un débat sur la vérité et Esther existe comme une métaphore de la littérature», soutient l’éditrice. Cette dernière confie également avoir ressenti une affinité particulière avec l’acronyme des jeunes auteurs, étant la fille de Paul Pavlowitch, neveu de Romain Gary, alias Emile Ajar…

Anna Pavlowitch a-t-elle déjà travaillé avec des collectifs? «Oui, mais ce sont d’habitude des textes politiques, tandis que l’AJAR est profondément littéraire. Le groupe est impressionnant: quand l’un parle, un autre finit la phrase, systématiquement!»

La petite phrase qui claque

«L’AJAR, l’infiniment plus que moi, le tellement plus que nous, a étouffé toute tentative de résistance individuelle», lit-on en postface. Justement, comment faire taire en soi l’envie de revendiquer la paternité d’un texte? Les Genevois Fanny Wobmann et Nicolas Lambert, membres de l’AJAR, lèvent le voile sur ce procédé particulier. «On n’entre pas à l’AJAR sans lâcher prise sur son ego, assure Nicolas Lambert. Entre nous il y a de l’amitié, de la confiance et de la réciprocité.» Fanny Wobmann précise: «Faire partie du groupe permet une liberté énorme et désacralise l’acte d’écrire. Personnellement, être relue par d’autres auteurs m’a permis de progresser énormément: j’ai mis le doigt sur mes tics et travers d’écriture.» Concrètement, l’élaboration de Vivre près des tilleuls s’est déroulée en plusieurs étapes. Il y a eu un premier rendez-vous durant l’été 2014; une dizaine de membres de l’AJAR se sont réunis «sous les étoiles» pour écrire de brefs chapitres «aux phrases courtes, narrées au présent», des tranches de la vie intime de leur personnage totem. Certains membres ont ajouté leur texte après coup, d’autres ont simplement participé au travail – immense – de relecture. «On a dû beaucoup élaguer pour faire apparaître une cohérence. Chacun avait envie d’apporter la petite phrase qui claque à son extrait, ce qui convient mal à un roman. On a également effacé beaucoup de redites», se souvient Fanny Wobmann. Délicat, le thème a questionné les auteurs sur leur légitimité à écrire sur la perte d’un enfant. «Nous cherchions une raison pour laquelle Esther Montandon se serait arrêtée d’écrire pendant douze ans. C’est cette idée qui a émergé», expose Nicolas Lambert. L’ouvrage a déjà remporté le Prix d’honneur Gottfried-Keller, institué par la Fondation Martin Bodmer et doté de 10 000 francs.

«Vivre près des tilleuls» de l’AJAR (Association des jeunes auteurs romands), Flammarion, 127 p.

Créé: 16.08.2016, 17h07

(Image: Astrid Di Crollalanza)

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Critique de «Vivre près des tilleuls»

On avoue, on traquait la faute. Changement brutal de style entre les chapitres, redites, bref, ce qui pouvait trahir la multiplicité de l’auteur. Mais non. Cette bande de joyeux écrivains se la joue très pro. On se laisse donc facilement embarquer dans le journal d’Esther Montandon, femme et auteure qui a longtemps espéré enfanter. Elle tombe enceinte, accouche en voyant «l’amour faire son apparition». Puis c’est le drame. La fillette meurt, sa mère se livre par fragments, morcelée par sa douleur. Mais si le texte impressionne par l’efficacité de sa structure, il laisse tout de même un petit goût de lait maigre en bouche: ça manque de sel. Il y a bien de l’émotion, du style, et quelques idées originales, mais l’intransigeant – et nécessaire – écrémage n’en a pas laissé des litres…

Reste donc un joli texte sans aspérité, qui illustre la démarche d’un collectif plus qu’il ne s’impose de lui-même. MAR.G

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