«Simone de Beauvoir reste très présente»

LittératureSa fille adoptive, Sylvie Le Bon de Beauvoir, se souvient de leurs vingt-six ans d’intimité.

Simone de Beauvoir en 1948. Admirative, Sylvie Le Bon de Beauvoir dévoile une femme généreuse et chaleureuse, assez éloignée de l’image un peu hautaine qu’elle donnait.

Simone de Beauvoir en 1948. Admirative, Sylvie Le Bon de Beauvoir dévoile une femme généreuse et chaleureuse, assez éloignée de l’image un peu hautaine qu’elle donnait.

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La ressemblance est troublante: même débit saccadé, même chignon, même vivacité. Sylvie Le Bon de Beauvoir se trouve à l’origine de la publication des œuvres autobiographiques de Simone de Beauvoir dans la Pléiade. Elle se souvient de celle qui fut de tous les combats et l’inoubliable auteure de cette sentence qui a fait le tour du monde: «On ne naît pas femme, on le devient.»

Comment êtes-vous entrée dans la vie de Simone de Beauvoir?
J’étais une admiratrice de son œuvre. Je lui ai écrit pour lui dire ce qu’elle représentait pour moi. C’était en 1960, j’avais 19 ans… Elle m’a répondu et donné rendez-vous chez elle. À la fin de cette première rencontre, alors que j’étais sur le point d’entrer à l’École normale supérieure, elle m’a demandé de lui donner de mes nouvelles.

Êtes-vous devenues amies immédiatement?
Nous avons vite constaté nos affinités profondes. Elle m’invitait le soir, au cinéma ou à dîner. Puis nous avons commencé à voyager ensemble… Je n’ai rencontré Sartre qu’un peu plus tard, en 1965. Le «Castor» avait eu un accident de voiture, et c’est Sartre qui m’a ouvert la porte. Il était gentil, drôle, très amical. Chaque été, Simone de Beauvoir et moi faisions un grand voyage en Europe ou ailleurs, puis nous rejoignions Sartre à Rome pour un séjour d’un mois.

Vous l’appeliez «Castor»?
Oui, comme tous ses proches. Ce surnom lui venait de son ami Maheu qui, alors qu’ils étaient étudiants, avait écrit sur son cahier: Beauvoir = Beaver = Castor (en anglais). Et il avait ajouté: «Les castors vont en bande, ils ont l’esprit constructeur.»

N’est-ce pas un peu étouffant de côtoyer de telles personnalités?
Au contraire, cela m’a énormément aidée, du seul fait de l’admiration que je lui portais. J’étais alors bloquée par des problèmes avec mes parents, en révolte, et elle m’a fait dépasser tout ça. Elle m’a libérée et permis de vivre. Simone de Beauvoir était quelqu’un d’une rare générosité, et pas seulement avec moi. Elle se montrait toujours intéressée par les autres, les écoutait, les soutenait de toutes les façons possibles, y compris financièrement, elle lisait leurs manuscrits, les présentait à des éditeurs… Elle vous permettait d’être vous-même, et c’était très stimulant.

Elle qui n’avait jamais voulu d’enfant, pourquoi vous a-t-elle adoptée?
Nous avons été intimes durant vingt-six ans, je connaissais donc très bien son œuvre. Elle a décidé de m’en confier la gestion quand elle ne serait plus là. Elle ne voulait pas que sa famille s’en occupe. Montaigne disait de Mlle de Gournay qu’elle était sa «fille d’alliance», j’aime à penser que je suis la «fille d’alliance» de Simone de Beauvoir. Lorsqu’elle est décédée en 1986, j’aurais pu m’écrouler, mais cette adoption justement m’a sauvée, en me chargeant d’une mission. Très vite, j’ai transcrit ses correspondances, ses textes inédits. Elle a une terrible écriture, il m’est arrivé de buter longtemps sur certains mots. Mettre de l’ordre dans toutes ces archives m’a pris des années. J’ai même dû agrandir mon appartement pour leur consacrer une pièce!

De quelles publications vous êtes-vous occupée?
Ses lettres à Nelson Algren, une correspondance qui s’étend de 1947 à 1963 et est non seulement la chronique d’une passion amoureuse mais aussi celle d’une époque particulièrement riche. J’ai publié naturellement ses lettres à Sartre, puis sa correspondance croisée avec Jacques-Laurent Bost. Leur histoire d’amour, à partir de 1938, a duré quinze ans. J’ai aussi édité ses «Cahiers de jeunesse», qui constituent la matrice de ses mémoires. Dès l’âge de 18 ans, elle a eu le souci de sauver sa vie par l’écriture.

Il me semble qu’aujourd’hui elle est davantage connue pour son œuvre autobiographique que pour ses romans. Qu’en pensez-vous?
Je n’en suis pas certaine. Elle a d’abord été romancière et c’est un roman, «L’invitée», qui l’a révélée comme écrivain en 1943, puis en 1954, «Les Mandarins» ont remporté le Prix Goncourt. C’est seulement après cela qu’elle est revenue au projet autobiographique qui la hantait depuis longtemps. Avec les «Mémoires d’une jeune fille rangée», elle a voulu ressusciter son enfance et son adolescence, en particulier sa grande amie Zaza, morte à 20 ans alors qu’ensemble elles luttaient pour devenir elles-mêmes.
Elle pensait s’arrêter là, mais elle n’a pas pu, car ce livre laissait ouvertes trop de questions: elle s’était libérée, certes, mais qu’avait-elle fait de cette liberté? Elle a donc poursuivi le récit de son «entreprise de vivre», c’est-à-dire à la fois de sa poursuite du bonheur, de son expérience d’écrivain et de ses engagements avec «La force de l’âge», «La force des choses» et «Tout compte fait». Le récit «Une mort très douce» se rattache à ce cycle. Ensuite, elle est revenue au roman.

Que représente Simone de Beauvoir aujourd’hui?
Elle reste très présente à la fois comme écrivain et comme personne. Que ce soit pour ses œuvres littéraires ou ses essais comme «Le deuxième sexe». Pour elle, chacun de nous doit s’efforcer d’inventer sa vie, de la prendre en main en luttant contre les aliénations qui nous guettent. Aujourd’hui je reçois toujours des témoignages du monde entier.

Y a-t-il encore des inédits?
Oui. Il y a de nombreuses correspondances – dont celle avec moi. Mais ces lettres qu’elle m’a adressées, je n’ai pas envie de les publier, elles sont encore mon bien propre. Il y a ses romans de jeunesse. Et enfin un journal considérable, dont elle s’est aidée pour ses mémoires, mais qui reste inédit.

Créé: 22.05.2018, 21h22

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