Rebus ne se résout jamais

LivresL’an dernier, Ian Rankin semblait pousser son inspecteur à la retraite définitive. Mais l’actualité, notamment le Brexit qui ulcère l’écrivain écossais, le rattrape dans «La maison des mensonges».

Ci-dessus Ian Rankin.

Ci-dessus Ian Rankin. Image: Hamish Brown

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Du thé au curcuma et les chœurs planants d’Arvo Pärt… Dans «La maison des mensonges», Ian Rankin n’épargne rien à son héros John Rebus, même s’il précise qu’il faut tenir sa petite amie pathologiste pour responsable de cette inédite diététique. N’empêche que ce seigneur de la police d’Edimbourg avait habitué à plus de panache, entre coups de gueule arrosés au Laphroaig dans ses meilleurs moments, et pintes de «pisse» au pire d’un destin chaotique. Fidèle à la lucidité féroce qui a souvent régénéré le détective, son créateur décrit l’emphysème qui encrasse des poumons goudronnés, l’arthrose qui rouille les articulations. Autrefois, la bande-son de son âme crissait plutôt rock; Jimi Hendrix, Jethro Tull ou Van Morrison. Désormais, cet «homme du vinyle à l’ère du digital» se repaît avec un rien de neurasthénie à écouter en boucle Leonard Cohen qui tousse avec Hank Williams et ses amis disparus dans «Tower of Song». En une séquence, quand son héritière spirituelle, l’inspecteur Siobhan Clarke, lui rend visite, le ronchon se déclare enchanté qu’elle le débarrasse de la corvée de promener son vieux chien. Autrement, la tête, ça va.

Depuis plus de trente ans, l’écrivain et le flic d’Edimbourg se scrutent dans un miroir que l’époque fracasse à chaque enquête. L’an dernier, l’Écossais grisonnant semblait pousser son «faux alter ego tordu» à la retraite. Comme dans un ultime coup d’éclat testamentaire, il lui arrangeait le portrait dans une série de nouvelles, «The Beat Goes On». Loin de le sanctifier au monument aux morts, Ian Rankin n’hésitait pas à souligner ses errances réactionnaires, son égotisme autodestructeur. Cette forte conscience aussi, de valeurs parfois encombrantes dans la société des flics et des voyous.

D’où cette énième renaissance dans «La maison des mensonges». «J’ai des conversations très intéressantes avec M. Rebus, commente Ian Rankin avec ironie. Sur la politique, la vie, l’amour. Mais nous tombons rarement d’accord. D’ailleurs, il a toujours réponse à tout. Moi, en général, c’est le lendemain que me vient la repartie qu’il aurait fallu sortir.» Et d’éclater de rire au souvenir de la mine dépitée de touristes embarqués dans un «John Rebus Tour» qui le découvrait lui, dans sa banalité modeste, au fond de la salle du mythique Oxford Bar. Reste que si, entre Rankin et Rebus, il y a la largeur d’un divan de psy, pour le lecteur, leur collaboration donne un diagnostic passionnant du Royaume-Uni.

Dans «La maison des mensonges», l’intrigue tourne autour d’un cold case de 2006, réactivé de nos jours par la découverte du cadavre d’un détective privé dans les bois. Entre affaires de mœurs et business pourri, l’affaire passionne surtout pour ses coulisses. Toujours anxieux de comprendre les mécanismes du capitalisme dans ses strates sociales multiples, des politiciens, magistrats aux caids petits ou gros, l’Écossais commence par détailler la mutation opérée par internet durant les dernières années. Face au poids des réseaux sociaux sur des présumés innocents, à la médiatisation outrancière de témoignages à charge, la police s’est recroquevillée dans une position attentiste. En revanche la technologie de l’ADN ou du sourcement informatique, tombe du ciel. Il suffit de voir Siobhan en petite Poucette des temps modernes repérer en deux clics un harceleur anonyme. Ou de mesurer le changement de stratégie des «guerriers du clavier».

Docteur en lettres modernes pour qui jadis écrire des polars équivalait à «la ruine morale», Rankin a mis quelques glaçons dans son whisky. L’autodidacte intello et punk ne cite plus Shakespeare et Dostoïevski à chaque coin de rue d’Edimbourg. Comme John Rebus, néanmoins, le philosophe maintient le cap malgré les contradictions. Ainsi peut-être du cas de Big Ger Cafferty. Le Parrain vit désormais barricadé dans un corps décati et une forteresse blindée. De quoi contrarier ses velléités de grandes manœuvres criminelles. Le Brexit lui ouvre des horizons, la Toile favorise ses trafics. Mais la vieille canaille pleure des larmes de crocodile au souvenir du bon temps où il fallait aller ferrailler sur le terrain et planter sa morale d’une balle entre les yeux de ses ennemis.

Créé: 06.07.2019, 17h07

En dates

1960 Naît à Cardenden, village minier et «trou du cul du monde».

1986 Décroche son doctorat en littérature anglaise; épouse Miranda Harvey.

1987 Invente John Rebus, né dans la région du Fife en 1947, 1 m 85 , entre 75 et 80 kg, punk star manquée et fan des Rolling Stones, Cure, Joy Division, etc. Ne se considère pas comme un auteur de polars mais comme un romancier.

1990 S’installe dans le Périgord, garde les cochons, vendange, etc., écrit sept polars sous pseudo.

1991 Reprend Rebus à la demande de son éditeur.

1996 Retour à Edimbourg par commodité, à cause d’un second fils handicapé.

2002 Élu roi du tartan par James Ellroy, décoré de l’ordre de l’Empire britannique.

2007 Classe six Rebus dans les meilleures ventes mais lui signifie la retraite à 65 ans.

2009 Lance un nouveau héros, l’inspecteur Malcolm Fox.

2012 Relance Rebus sur des affaires classées.

2018 En parallèle à une 21e enquête, publie 28 nouvelles sur la personnalité de Rebus, «The Beat Goes On».

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