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Pénélope Bagieu jette un sort

Après le triomphal «Culottées», la dessinatrice relit «Sacrées sorcières», de Roald Dahl. Féministe, et plus encore.

Des Femmes qui ne font que ce qu'elles veulent...
Des Femmes qui ne font que ce qu'elles veulent...

À l’ère post-#MeToo, ses fameuses «Culottées», tirées à 550'000 exemplaires, désormais adaptées en série, valent à Pénélope Bagieu une aura de papesse féministe. Petite-fille de feu Claire Bretécher, la dessinatrice est raccord avec la filiation. Mais la fougueuse trentenaire, tout juste revenue des États-Unis couronnée du prestigieux prix Will Eisner, y met des nuances et refuse d’être réduite à une caricature d’icône, «dessinatrice d’histoires de gonzesses pour les gonzesses». Ainsi «Sacrées sorcières», une relecture du conte de l’irrévérencieux Roald Dahl (1916-1990), ne cède à aucun opportunisme militant. Un savoureux brouet que Pénélope Bagieu n’a pu s’empêcher d’épicer à sa sauce. «Pour coller à notre époque.»

«L’habitude de l’échec a fait de moi un roc», disiez-vous. Et aujourd’hui?

Je continue à rouler ma bosse ainsi, et ça me réussit. J’ai donné l’habitude... que je n’ai pas d’habitude. Au départ, ça m’a attiré beaucoup de curiosité, et pas toujours pour les bonnes raisons d’ailleurs. Mais j’ai continué à travailler, j’ai avancé comme dans un cheval de Troie, en suivant ma ligne.

Il y a dix ans, vous étiez classée «BD girly». Sentez-vous un regard différent sur votre travail, désormais?

Oh, je n’ai jamais vécu le mépris de l’étiquette «BD Girly», j’avais trop le nez dans mes dessins pour m'en préoccuper. D’avoir habité aux États-Unis, loin de Paris, m’a permis de travailler sereine, détachée de la carrière, des pressions. Et puis mon éditeur encourageait mes projets les plus casse-gueules, longs, chiants, pas commerciaux. Au fond, ça m’a épargné bien des amertumes! J’ai toujours eu une chance incroyable.

La chance, à force, ça inquiète?

Peut-être que je le paierai dans une prochaine vie. Mais j’ai le chic de tomber au bon moment. Tenez, je parle de sorcières, mais celles de Roald Dahl ne sont pas celles de Mona Chollet (ndlr: auteur de «Sorcières – La puissance invaincue des femmes»). Les siennes vont même à contre-courant de l’air du temps, en vraies créatures maléfiques de contes de fées. Et je les dessine ainsi, fables grotesques, terrifiantes. Même si, dans une note, je précise, par souci pédagogique, que longtemps les femmes ont été persécutées à travers la mythologie de la sorcière. Car ça reste quand même une des racines de la misogynie!

Avez-vous changé le texte original de 1983?

Petite fille, quand je lisais ce conte, j’étais trop triste de sentir le petit héros si seul. D’habitude, une fille part du principe que les garçons sont débiles, un garçon dira qu’il n’a pas besoin des filles. Moi, au contraire, j’ai viré le gros copain balourd du personnage principal pour lui rajouter une copine marrante, dégourdie, empathique. Je voulais qu’en lisant ma BD les enfants trouvent ça cool et s’identifient.

Pénélope Bagieu, 38 ans, se défend de tout opportunisme. «J’ai la chance de tomber au bon moment...» Image: AFP
Pénélope Bagieu, 38 ans, se défend de tout opportunisme. «J’ai la chance de tomber au bon moment...» Image: AFP

Après avoir œuvré en solo, comment avez-vous vécu l’exercice de l’adaptation?

Je me suis adaptée aussi… J’ai par exemple, utilisé ma propre grand-mère, que je mets en scène dans le texte de Dahl. Elle fume, picole, va au casino! J’ai passé beaucoup de temps à retrouver des souvenirs, des gestes, tout comme à restituer les peurs et les rires de mes 8 ans, quand je lisais et relisais ce livre. Donc finalement l’adaptation me ressemble beaucoup. Même si, aujourd’hui, je me place plutôt dans la position de la mamie qui doit s’occuper de son petit poussin comme elle peut.

Y a-t-il une responsabilité particulière face à de jeunes lecteurs?

Oui, et beaucoup plus qu’avec «Culottées». Bon, j’avais le support du texte original, ça m’a aidée à oser faire le pas. N’empêche qu’écrire pour les petits, au niveau de la représentation des personnages, des stéréotypes de genre, par exemple, implique une vigilance accrue. Je tenais à m’aligner sur mes convictions profondes. Par exemple, dans une scène d’action, je me demandais toujours: pourquoi c’est le garçon qui prend l’initiative, pas la fille? Ou bien dans l’hôtel: pourquoi montrer une femme de chambre hurler devant une souris, pourquoi pas un homme? À l’inverse, je ne voulais pas que la sensibilité émotionnelle soit le seul apanage des héroïnes.

Sous vos airs de jeune fille sage, poussez-vous toujours de monstrueuses colères?

Ah, ben… il y a de quoi! Je ne pourrais pas rester silencieuse face au démantèlement du service public, de l’école ou de la santé, par exemple. J’essaie de canaliser, de ne pas être rongée et d’avancer à ma mesure. Il y a eu des progrès, mais le féminisme piétine. Et l’histoire prouve qu’il vaut mieux ne pas s’énerver poliment pour changer le vieux monde.

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