Rochette, l’homme qui murmure à l’oreille du loup

Honoré au FIFAD, l’artiste et bédéaste montagnard plaide pour une vision de la nature conciliant l’homme et l’animal.

Image: DR

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Jean-Marc Rochette ne dédaigne pas les voies difficiles. L’homme d’ailleurs, éblouit par ses vertiges. À la fin des années 70, le Grenoblois, ex-guide de montagne, plante son piolet dans la bande dessinée. Un héros porcin saucissonné par le facétieux Martin Veyron lui vaut un début de notoriété. En 1981, ivre de beauté et de peinture, l’artiste conquiert un nouveau sommet avec «Le transperceneige», train qui fonce dans l’apocalypse promise à la planète, futur «Snowpiercer», culte lui aussi, du cinéaste coréen Bong Joon-ho. Aujourd’hui, la science-fiction rattrape Rochette qui sort de son sac un acte 1, «Transperceneige - Extinctions», mais aussi un récit biographique, «Ailefroide» couronné par le FIFAD, et un conte quasi utopique, «Le loup». Un credo viscéral les tend, la quête d’absolu dans la nature, plus forte que la lourdeur des hommes.

«Transperceneige» garde une acuité visionnaire. Désolant?

Je l’écris en exergue de l’acte 1: la terre est ravagée par un mal incurable, l’humanité. Quand s’est profilée une adaptation en série de «Transperceneige» (2020), j’ai eu envie de revenir aux origines. Car nous y sommes, tous les clignotants sont au rouge, voyez la terre exsangue! Le script s’est enchaîné, la montée d’un écolo terrorisme radical avec ces Apocalypsters, un milliardaire survivaliste comme les «collapsologues» contemporains. Plus qu’une opinion, c’est une observation: si nous continuons à bouffer la planète comme des criquets, ça va mal aller. Au vu de l’époque, je ne pense pas à rassurer, plutôt à paniquer. Le côté «Feel Good», il me semble déplacé. Tant pis si je passe pour un oiseau de mauvais augure.

D’où votre repli dans les Ecrins?

Jadis je venais en montagne un mois, six semaines, pour me ressourcer dans la beauté au physique et au moral. Désormais j’y vis complètement. Je fonctionne très bien sans communication, je ne me force pas du tout, je retrouve ma rêverie.

Comment vos voisins dans le massif des Ecrins ont-ils lu «Le loup»?

J’ai vécu cette histoire en direct, car nous avons subi de grosses attaques de loup. Après la publication, les gens d’ici ont plutôt bien pris ma vision du dilemme, même les anti-loups. Mon voisin, ancien gardien de troupeau, a été le premier à acheter le bouquin. Je le vois encore passer la tête sur la barrière entre nos potagers et me dire: «C’est très bien». Bon, il a moins apprécié la fin plus poétique, il aurait préféré que le loup se fasse tuer.

Pactiser avec le loup, un fantasme?

Mais le loup, c’est l’ancêtre du chien. Donc à un moment, ils se sont alliés. Là, j’ai un Patou qui me tourne autour, il veut se faire adopter car il n’est pas encore trop bon avec les brebis. Il a les mêmes façons qu’un loup qui veut rentrer dans une meute, sympa, soumis, pas pour embêter. Je suis certain que des loups solitaires pourraient ainsi s’intégrer. Dans mon récit, je provoque jusqu’à qualifier le loup frère de sang de l’homme. Au-delà de la charge symbolique, je le pense aussi.

Dans quel sens?

La Terre n’appartient pas qu’aux hommes, qui ne sont qu’un épiphénomène au niveau du cosmos. Il y a 10’000 ans, la masse des vertébrés terrestres était de 97% d’animaux sauvages, le reste d’humains. De nos jours, le rapport est bouleversé: 87% d’animaux d’élevage, 12% d’humains, 3% d’animaux sauvages.

Avec une accélération notoire, non?

Exactement comme la courbe plate, longtemps invisible du cancer qui s’installe. Quand elle vrille à la verticale, il est trop tard. Et là, ça fait quoi, 600 ans qu’on tape sur la nature? Cette fois, ça y est, nous sommes au stade final des métastases. Serons-nous capables d’arrêter l’enfer de forêt sans animaux? Ici, l’écologie questionne. Mais en Chine ou aux États-Unis, c’est le déni jusqu’à en crever.

«Transperceneige» est sous-titré «Extinctions», comme le mouvement de désobéissance Extinction-Rebellion?

Extinction-Rebellion, dans son extrémisme épidermique, ce n’est pas la solution. Mais à un moment, il faut quand même obtenir que les responsables paient! Alors comment ne pas se révolter? Si les résistants n’avaient pas pris les armes en 1940, que serait devenu le monde? Les jeunes savent qu’ils supporteront le poids de nos actes. Je les espère plus efficaces que nous, car sur ce coup-là, nous sommes très mauvais.

Créé: 10.08.2019, 16h12

Un autre invité sauvage à guetter au FIFAD

Le photographe animalier Vincent Munier sort un peu de sa tanière, fait rare pour celui qui pratique le dépouillement avec une obstination sophistiquée. Le Vosgien travaille la minéralité de ses images comme un poète son haïku, à l’affut du triomphe soudain de l’essence du sujet, cette sauvagerie intrinsèque des loup, renard ou bœuf musqué. L’écrivain nomade Sylvain Tesson qui l’a suivi au Tibet l’an dernier, décrivait ainsi son approche d’une panthère des neiges: «Le paysage, par une étrange illusion d’optique, semble se résorber tout entier dans son corps.» Voir encore cette rencontre, il y a 5 ans, que Munier n’oubliera jamais, qui a fini par griffer sa «patte» artistique dans les mémoires.

«C’est le Graal, le loup blanc sur l’île d’Ellesmere, la plus au nord de l’Archipel arctique canadien, à 400 kilomètres du dernier village inuit. J’ai été testé par une meute de loups qui m’ont tiré le pantalon». Il y restera un mois en solitaire, exercice auquel l’homme ne se montre pas réfractaire, lui qui photographia les expéditions sur la banquise antarctique du cinéaste Luc Jacquet pour ses «Marche de l’empereur». «Quand tu commences à aller dans ce désert blanc, confiait-il encore à FauneSauvage.fr, tu ne penses plus qu’à y retourner.» Et à le protéger. Au FIFAD, un documentaire de Benoît Aymon et Pierre-Antoine Hiroz suit cet esthète qui dit désormais que montrer la beauté du monde ne suffit plus.
C. LE

Les Diablerets, FIFAD
«Vincent Munier, éternel émerveillé»
de Benoît Aymon et Pierre-Antoine Hiroz, débat avec Vincent Munier
et Dominique Bourg, prof. à l’UNIL
me 14 août (14 h)

Grand Prix du livre de montagne 2019

«Mon accident m’a sauvé, je n’étais pas si doué»

Le Grand Prix du livre de montagne 2019 honore «Ailefroide», c’est aussi le premier récit autobiographique de Jean-Marc Rochette. L’ancien guide retrace sa chute terrible en 1976, quand son destin bifurqua. «Avec le recul, mon accident m’a sauvé. Sans ça, j’aurais continué dans l’alpinisme avec, à cette époque, de fortes probabilités d’en mourir, comme tant d’autres autour de moi.» Et de conclure avec une lucidité sereine: «Je n’étais pas si doué que ça, je n’étais pas Loretan, ni Troillet, ni Messner. Je me serais retrouvé guide dans ma vallée, et voilà.» Les mois d’hôpital, «expérience douloureuse et choquante», finissent de fracasser sa vision du monde. «Là, en racontant, ça semble des histoires très noires. Mais c’est la vie en face.» Avec ensuite, des horizons neufs, à Berlin durant huit ans où il pratique peinture et sculpture, puis le retour au pays. «L’art, c’est pour dire la poésie du silence. L’ennui, c’est quand, dans ce monde, vous êtes tributaire d’un système clientéliste qui aime ou pas, pointe des tendances, tout ça. Je suis plus populaire en BD. «Ailefroide» ou «Le loup», j’en ai déjà vendu 30 000 exemplaires en quelques mois. Ça me permet d’échapper aux contraintes financières et de vivre librement de ma peinture.»

Le succès est venu sur le tard, le sexagénaire le vit en quasi-autonomie près de La Bérarde, au creux du massif des Écrins. «Mon modèle, ça reste le roman «La route» de l’Américain Cormac McCarthy.» Et la blancheur des toiles, c’est son potager secret? «Absolument! Je veux me sentir libre comme les types dans les grottes de Lascaux qui peignaient ce qu’ils voulaient. Ces gens comme Louis Soutter (1871, Morges - 1942, Ballaigues), des inclassables qui se fichent des considérations d’argent.» Rochette aussi est «un peu fou», quand il dézingue les canons de la BD en cadrages foudroyants, minute l’éternité en plages contemplatives. «J’exporte dans mes bouquins un style pictural qui a pu, parfois, secouer les fans de ligne claire franco-belge ou de mangas. Je suis très inspiré par l’œuvre de Goya, l’expressionnisme allemand, les envolées du réel chez Soutine. Loin du lénifiant, c’est âpre, agressif, mais mes sujets, le loup, la mort, ne le sont-ils pas? Au lecteur de rentrer là-dedans.» D’autres auraient documenté un cadre sublime, lui le dématérialise. «Chacun voit comme il est habitué à voir. Les Chinois retiendront du paysage ses rapports de flux et de vitesse. Moi, la nature m’apparaît dans ses tensions de roches tectoniques, ses lignes de force.» Pourquoi avoir attendu si longtemps pour «Ailefroide»? «Je ne dessinais pas assez bien il y a 20, 30 ans. Et puis il a fallu me convaincre que mon histoire n’était pas banale.»

Les Diablerets, FIFAD
Remise du Grand Prix du livre
de montagne à Jean-Marc Rochette
pour «Ailefroide» (Éd. Casterman),
me 14 (18h30)

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