Pour gagner sa vie, l’auteur romand se démultiplie

LittératureA l’occasion du Salon du livre, qui ouvre mercredi, nous avons interrogé divers écrivains suisses

Bien qu’édité en France, Jean-Michel Olivier est loin de vivre de la vente de ses livres Image: OLIVIER VOGELSANG

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Faut-il être un doux rêveur pour espérer vivre de sa plume, lorsqu’on est romancier? Pas forcément. Même si, pour y arriver, il ne faut pas se laisser effrayer par une vie précaire. A l’aube du Salon du livre, où stars littéraires et auteurs confidentiels se croiseront dès mercredi, nous avons désiré connaître le quotidien des auteurs ayant décidé de vivre de l’écriture.

Distinguons tout d’abord les mastodontes littéraires – qui gagnent suffisamment avec la seule vente de leurs livres – des auteurs jouissant d’une bonne notoriété. Ceux-ci complètent leur revenu en acceptant des activités payées dans leur fonction d’écrivain. En Suisse, une poignée d’écrivains de fiction appartiennent à la première catégorie. Le seul Romand est Joël Dicker (lire l’encadré). Hormis le Genevois, la plupart exercent une activité professionnelle à temps partiel, l’enseignement souvent. «Même Anne Cuneo ne pouvait en vivre, malgré ses gros tirages», rappelle son éditeur Bernard Campiche. Il donne encore l’exemple de Jacques Chessex, «qui a été enseignant toute sa vie», de Georges Haldas, «qui touchait l’AVS» après avoir été libraire et enseignant, et d’Etienne Barillier, «qui animait des chroniques TV». Quant au patron des Editions de l’Aire Michel Moret, il estime que «les royalties d’un écrivain sont inférieures au pourboire annuel d’un coiffeur».

La particularité alémanique

En Suisse alémanique, les auteurs de fiction jouissant d’un revenu plutôt confortable sont quelques dizaines. Parmi lesquels Martin Suter, Peter Stamm, Alex Capus, Matthias Zschokke ou encore Alain-Claude Sulzer. Comment s’explique cette différence? Première raison, le bassin de lecteurs est plus important. En effet, peu de maisons d’édition suisses jouissent d’une bonne diffusion au-delà des frontières, et le lectorat régional reste primordial. Cela dit, percer sur le marché français ou allemand ne suffit toujours pas à gagner sa vie. Du côté des auteurs genevois connus, Metin Arditi et Jean-Michel Olivier, tous deux édités en France, sont loin de vivre de la vente de leurs livres. En Suisse romande, on parle de best-seller lorsque 1000 exemplaires sont écoulés. Il faut en compter trois fois plus pour mériter le même qualificatif en Suisse alémanique. «Pour un revenu décent, il faudrait qu’un auteur vende 10 000 exemplaires par titre et produise un livre tous les quinze mois. Cela me paraît impossible en Suisse romande», estime Bernard Campiche.

Mais plus que le nombre de lecteurs potentiels, c’est surtout une différence de coutumes qui défavorise les auteurs romands: en Suisse alémanique comme en Allemagne, les lectures en public que les auteurs donnent au théâtre, en librairie ou en bibliothèque sont payées. Peter Stamm, qui vend pourtant plusieurs dizaines de milliers de livres par an, affirme que les lectures assurent «la moitié de mon revenu annuel». La proportion est encore plus grande chez Pedro Lenz: les deux tiers de ses rentrées financières annuelles proviennent de ces activités (lire ci-dessous). Alain-Claude Sulzer raconte la différence de traitement entre l’Allemagne et la France: «Les lectures en public sont rémunérées entre 300 et 1000 euros en Allemagne, et l’auteur est accueilli avec un soin tout particulier. Tandis qu’en France, non seulement on ne touche pas de cachet mais on est souvent logé dans un deux étoiles d’une chaîne hôtelière…» L’auteur d’Un garçon parfait note toutefois que «les librairies et bibliothèques romandes, au courant des pratiques alémaniques, font souvent un effort et rémunèrent un peu les auteurs germanophones». Patron de la librairie du Rameau d’or, Yann Courtiau explique qu’il touche des subventions pour payer les animateurs d’une rencontre en librairie, mais pas les auteurs: «Sur le territoire francophone, on estime que l’invitation en librairie participe à la promotion de l’ouvrage de l’écrivain.»

Viser les bourses

Pour arrondir les fins de mois, les auteurs romands rédigent des chroniques régulières ou des piges dans les journaux, à l’instar de Nicolas Verdan (Terre et Nature) ou de Quentin Mouron (Bilan Luxe, Le Régional), honorent des commandes de pièces de théâtre, comme Anne-Frédérique Rochat (lire ci-dessous) ou lorgnent sur les prix et les bourses. Des récompenses locales (Prix des villes ou des cantons, ou alloués par des fondations privées) aux grands prix de littérature suisse, en passant par les bourses conséquentes de Pro Helvetia, ces milliers de francs sont toujours d’une très grande aide. Mais ils ne sauraient garantir un revenu régulier. Comme le souligne l’éditrice de Zoé, Caroline Coutau, «les jeunes écrivains peuvent profiter d’une série de bourses et prix les premières années, mais ensuite ils ont «grillé» en quelque sorte toutes leurs possibilités».

Nègre, comédienne ou serial-conférencier, ils se livrent

Ancien rédacteur en chef adjoint du journal vaudois 24 heures, Nicolas Verdan vit de sa plume. A côté de ses romans, l’auteur du récent Mur grec rédige des reportages et remplit des mandats commerciaux (guide de tourisme par exemple). Mais son activité la plus insolite, c’est nègre. Il sert en effet de porte-plume pour des personnes souhaitant voir leur vie racontée noir sur blanc. En trois ans, il a réalisé ainsi trois autobiographies pour d’autres. «Je rencontre la personne deux heures par semaine chez elle ou au café, pendant une année. Le client choisit tout, peut relire ou effacer des passages. C’est parfois frustrant, car certains parcours sont foisonnants et me donneraient envie d’interpréter et d’écrire librement, comme l’a fait Emmanuel Carrère dans L’adversaire. Mais ce travail, qui requiert une grande écoute, permet une relation qui dépasse le simple mandat.» Récemment, un nonagénaire millionnaire qui a fait appel à ses services a fièrement présenté Nicolas Verdan à son cercle d’amis, tous très pressés de rencontrer le fameux «ghostwriter» (nègre)… «Une commande en amène toujours une autre», apprécie le Vaudois. Loin de n’assumer que la partie rédactionnelle, ses services incluent également le graphisme, l’impression, en autoédition. Il livre ainsi quelque 200 exemplaires au client, qui peut les distribuer à ses proches. Nicolas Verdan ne nous révélera pas le montant qu’il touche pour ces commandes. Mais il précise que «ce n’est de loin pas la majeure partie» de son revenu.

Anne-Frédérique Rochat a deux amours. Le théâtre – elle est comédienne de formation – et la littérature. Editée par la maison belge Luce Wilquin, l’auteure du Chant du canari ne peut pas compter sur la vente de ses livres pour vivre: «Mes droits d’auteurs se montent à 8% par livre (en Suisse, le taux est généralement de 10%), je gagne environ 700 euros par an.» Anne-Frédérique Rochat a fait le choix de ne pas accepter de job gagne-pain: dramaturge, elle honore régulièrement des commandes de pièces de théâtre pour des compagnies ou des metteurs en scène, et monte de temps en temps sur les planches. On la verra au début de 2017 sur la scène lausannoise 2.21 avec la compagnie Interlope, dans sa pièce La Marina. Vivre dans l’insécurité financière ne l’angoisse pourtant pas follement: «Ma situation est assez précaire, mais ça me va de vivre avec 3000 francs par mois. Je n’ai pas d’enfant, ni de voiture, ni un loyer très cher, et je ne mange plus de viande. Mais être libre de choisir sa vie, loin de la course à l’argent et de la surconsommation, avoir du temps pour créer, ça n’a pas de prix.» L’auteure vaudoise alterne entre fourmi et cigale, et vit sur ses économies accumulées lors d’années fastes pendant les mois de disette. «C’est un mode de vie qui booste, qui donne de l’énergie. Bien sûr, comme tout le monde dans la branche du théâtre, j’adorerais avoir un peu plus de mandats.»

Quant à Pedro Lenz, star des lettres alémaniques et auteur de l’excellent Der Goalie bin ig adapté au cinéma en 2014, il explique gagner «environ 45 000 francs par an» de la vente de ses livres, mais «depuis quelques années seulement». Pour tenir le rythme, «il faut publier un livre tous les ans ou presque, sinon ça redescend tout de suite», dit-il. Roi des lectures publiques, Pedro Lenz se produit environ 10 fois par mois en bibliothèque, en librairie, au théâtre ou encore au restaurant. «C’est payé environ 800 francs par lecture, je peux compter sur un minimum de 80 000 francs par an avec ces prestations.» S’ajoutent à cela des chroniques mensuelles ou bimensuelles dans la NZZ, WOZ die Wochenzeitung, Schweiz am Sonntag et la Schweizerillustrierte. Si Pedro Lenz peut compter sur un revenu confortable, cela n’a pas été toujours le cas: «J’ai commencé comme portier de nuit dans une auberge de jeunesse à Berne. Ce n’est qu’en 2001 que j’ai commencé à pouvoir vivre de mon écriture.» MAR.G. (TDG)

Créé: 24.04.2016, 21h33

L’exception Dicker

En termes de succès commercial, Joël Dicker fait figure d’exception. Son best-seller La vérité sur l’affaire Harry Quebert, écoulé à plus de trois millions d’exemplaires dans le monde, l’a rendu multimillionnaire. Selon son éditeur Bernard de Fallois, les ventes de son dernier roman paru à l’automne dernier, Le Livre des Baltimore, sont «un très grand succès». Il ne souhaite toutefois pas articuler un chiffre. Le fait que la version de poche ne verra le jour qu’en 2017 est un autre indicateur du succès de l’ouvrage: en effet, si la version originale – et donc plus chère – marche encore, il n’y a pas de raison de sortir rapidement une version poche. «La première traduction est déjà sortie aux Pays-Bas, assure encore Bernard de Fallois. En Allemagne et en Espagne, elle va paraître très vite. Plus de trente pays sont en train de traduire le livre.»

Mais l’exception Dicker, c’est surtout les contrats publicitaires proposés à l’auteur genevois, à l’instar de vedettes du sport ou de la mode. Nouveau visage d’une marque de voiture et d’une compagnie d’aviation, Joël Dicker peut compter sur de solides rentrées d’argent. Trop pris par la promotion de son livre, l’auteur n’a pas désiré répondre à nos questions. MAR.G.

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