Pour Metin Arditi, «l’histoire se répète toujours»

Rentrée littéraireL’écrivain genevois sort «Carnaval noir», tandis que Matthieu Mégevand s’intéresse dans «La bonne vie» à un poète français mort en 1943. Aperçu des nouveautés en librairie.

Metin Arditi: «À la Renaissance, j’aurais été un moine qui copie des textes bibliques dans un monastère.»

Metin Arditi: «À la Renaissance, j’aurais été un moine qui copie des textes bibliques dans un monastère.» Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Dans «Carnaval noir» se noue une intrigue complexe qui met en écho la Renaissance italienne et Genève aujourd’hui, Venise, la rue De-Candolle, un chalet du val d’Anniviers et le Vatican. Metin Arditi donne vie à une foule de personnages au fil des pages de ce nouveau roman très réussi de l’écrivain genevois, publié chez Grasset pour cette rentrée littéraire. Décorticage avec l’auteur.

Les premières pages de «Carnaval noir» emmènent votre lecteur à Venise et le rendent témoin d’un meurtre. Ce roman est-il un polar?
Je ne crois pas. Je reste fidèle à ce que je fais: de la littérature. C’est-à-dire faire vivre des personnages complexes, dotés d’une épaisseur et d’une part d’ombre. Alors oui, il y a des assassinats, des mystères, une enquête artistique et érudite. Mais je parlerais plutôt d’un roman politique.

Un attentat doit être commis contre le pape. En apparence, c’est un coup de Daech. Mais qui œuvre en sous-main? Et pourquoi?
Ce sont des groupuscules d’extrême droite liés à la Curie romaine. Ils s’opposent à différentes prises de position du pape actuel, dont son ouverture à l’immigration. La question du «remplacement» est au centre du roman: l’Europe de demain sera-t-elle toujours blanche, chrétienne et hétérosexuelle? «Carnaval noir» traite des angoisses de notre société européenne.

L’histoire se répète toujours, c’est ce qu’on se dit en refermant le livre. En êtes-vous convaincu?
Oui. L’histoire se répète, car il y a toujours des groupes qui s’approprient le bien, qui sont convaincus d’être dans le vrai et de le posséder. Si l’on va plus loin, pourquoi sont-ils si attachés au bien? C’est le résultat de la condition humaine. Lorsque des gens se sentent désemparés, ils ont besoin de réponses simples. Or l’être humain n’est pas simple, il est profondément paradoxal. Confronté au désespoir, comme certains de mes personnages, il va se tourner vers qui lui offre des réponses élémentaires. Là s’ouvre un terrain de chasse illimité pour ceux qui veulent dominer. Il y aura toujours des faibles, il y aura toujours des gens assoiffés de pouvoir. L’histoire se répète parce que l’homme est toujours l’homme, qu’il a ses faiblesses et qu’elles sont un fonds de commerce.

Qu’est-ce que ce «carnaval noir» qui a donné son titre au roman?
Historiquement, il n’existe pas. C’est une fiction. Mais deux ou trois éléments tout à fait authentiques sont à l’origine de ce livre. Première chose: à la fin du XVe siècle, Copernic, moine polonais, va à Bologne étudier le droit canon. Il loge chez un professeur d’astronomie et, esprit extrêmement curieux, il s’intéresse à l’astronomie. Deuxième réalité: en 1543, Copernic publie le résultat de ses recherches dans «Des révolutions des orbes célestes». Il est sur son lit de mort et on peut se demander si, comme prêtre, il ne se sentait pas coupable d’écrire un livre mettant en cause la vérité indiscutée des textes sacrés. Sinon, pourquoi avoir tant attendu? Je ne peux que l’imaginer.

La révolution copernicienne attendra près d’un siècle, et Galilée, pour avoir lieu. Quelle en est la raison?
La réponse est dans «Carnaval noir»! Je me suis demandé «à qui profite le crime?» À l’Église, forcément. Déjà très malmenée en Italie par les protestants, elle a étouffé l’affaire – la Terre tourne autour du Soleil – en tuant ceux qui répandaient cette affirmation. Or ce qu’a fait l’Église catholique à la Renaissance et ce que fomentent certains de mes personnages – commettre deux attentats – c’est kifkif bourricot.

Vous dénoncez les actions de l’extrême droite, le fanatisme, l’obscurantisme. Metin Arditi aurait-il fait un bel humaniste de la Renaissance?
(Rires) En tout cas, je ne pense pas que j’aurais fait un fasciste. Or pour qui aime l’étude, il y a deux options: le fascisme ou l’humanisme. À la Renaissance, j’aurais été un moine qui copie des textes bibliques dans un monastère.

Vous êtes moins sévère envers les kamikazes de Daech qu’envers ceux qui les financent.
Je ne juge ni les uns ni les autres. Les premiers sont dans le désespoir et une forme de naïveté. Les seconds se sentent investis d’une forme de responsabilité liée à leur rang: si eux ne font pas ce qu’il faut pour empêcher le «remplacement», qui le fera?

Vous revenez à Venise, sept ans après «Le Turquetto». On vous sait amoureux de la Grèce, l’êtes-vous de l’Italie?
De Venise! C’est une ville extrêmement paradoxale, donc humaine. Elle rassemble ce que l’homme peut faire de plus beau et est, en même temps, un lieu de perdition, de trahison, de délation et de faiblesse. Cette cohabitation la rend fascinante et attachante.

La peinture occupe au moins une aussi grande place dans vos romans que la musique.
La peinture tient davantage de place dans ma vie, même si je me suis beaucoup plus occupé de musique. Il y a une immédiateté dans la musique: elle part du cœur et va vers le cœur, a dit Beethoven. La peinture, c’est d’une autre exigence. Quand vous êtes devant un tableau, il faut mériter votre bonheur. C’est presque mystique.

C’est la connaissance du latin et des textes anciens qui permet de déjouer deux attentats. Vous êtes un défenseur de la culture classique?
Oui, sans hésitation. Ce qui me rend le plus fier, dans ce roman, c’est d’avoir réconcilié un père et son fils autour d’une «Ode» d’Horace.

Vous ancrez votre intrigue dans la réalité genevoise. On y croise Nicolas Ducimetière, codirecteur de la Fondation Bodmer, Jérôme Pugin, grand ponte en soins intensifs, et le journaliste Stéphane Bonvin, dont les chroniques dans «Le Temps» nous ravissaient…
Oui, je cite les vrais noms des personnes qui m’ont renseigné. Nicolas Ducimetière est un puits de science, un grand savant qui m’a énormément aidé. J’ai consulté plusieurs fois Jérôme Pugin, c’était très instructif. En revanche, je ne connais pas personnellement Stéphane Bonvin.

Vous vous montrez dans le roman compréhensif envers les égarements des hommes. Êtes-vous un homme indulgent?
Pas assez, pas du tout assez! Je suis beaucoup plus indulgent dans l’écriture. Dans la vie, je suis comme tout le monde. C’est une des merveilles de l’écriture romanesque: elle vous oblige à faire preuve de deux qualités que vous n’avez pas forcément: beaucoup écouter vos personnages; dans la vie réelle, on n’écoute pas assez. Et on juge: on est pressé, angoissé, on est touché directement, donc on juge. Alors qu’avec l’écriture, on parvient à prendre une certaine distance.

«Carnaval noir» de Metin Arditi, Grasset, 400 pages.

(TDG)

Créé: 24.08.2018, 10h15

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