Philippe Cohen-Grillet fait le roman d’un suicide collectif

LES LIVRES DE LA RENTRÉE (3) Sur un sujet sinistre, le journaliste donne une comédie. Le lecteur comprend pourtant qu’il n’y a pas toujours de quoi rire.

La couverture du livre, qui sort ce 22 août.

La couverture du livre, qui sort ce 22 août. Image: DR

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«Ce jour-là, en début de soirée, un peu avant l’heure de l’apéritif que nous ne prenons jamais, papa nous a réunis dans la salle à manger et a déclaré: «Aujourd’hui, plutôt que de passer à table, on va se passer la corde au cou.»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il faut dire que le suicide collectif, avec lequel commence «Haut et court» de Philippe Cohen-Grillet, a été mûrement préparé. Le narrateur posthume a fait ses petits achats, les jours précédents. Tout se passe donc très bien. Pas un seul survivant dans le pavillon familial. La comédie peut commencer.

Légèreté feinte

Le ton est donné. L’auteur feindra de rester dans la légèreté. Ce ne sont que boutades et phrases sèches. Pas une ombre de sentimentalité. Pourtant, au fil des pages, Philippe Cohen-Grillet brosse un tableau de plus en plus noir de cette France du Nord, où les activités économiques se racornissent. Le père n’ose pas dire qu’il s’est vu mis (bien contre son gré!) en préretraite. La sœur travaille, à un temps toujours plus partiel, dans une auto-école que nul ne fréquente plus. La mère mitonne des plats composés dorénavant de conserves avariées. Quant au «je», qui nous dit tout mine de rien, il œuvre dans un supermarché dégradant.

L’acte fatal n’a donc plus rien du jeu de mots, ni même du coup de folie. Il apparaît dans la logique des choses. L’avenir devient si bouché qu’on peut se passer de lui. Pour le héros, il n’y a finalement qu’un regret, Caroline. Cette bourgeoise dévoyée travaille pour une Banque alimentaire. Il s’agit de distribuer aux pauvres ce que les riches ne veulent plus manger. Mais comment revoir cette superbe créature si tout le monde tire le diable par la queue, et que plus rien n’est à donner?

Fin romantique

Le livre est remarquable. N’ayons pas peur du mot. Il faut dire que l’auteur, qui se lance dans le roman pur comme on faisait jadis ses débuts dans le monde, n’est pas un inconnu. Né en 1973, Philippe Cohen-Grillet travaille comme journaliste. Il a transité de «Sud-Ouest» à «France-Soir», avec un détour par «VSD» et «Le Canard enchaîné». L’homme a déjà publié plusieurs livres aux sujets pas drôles. On lui en doit notamment un sur le sinistre Maurice Papon. Mais il existait déjà, signes avant-coureurs, des «Hymnes à la bêtise», parus en 2002 et une semi-fiction, «Les douleurs fantômes», où la bibliophilie jouait son rôle…

L’homme, dont le prière d’insérer assure qu’il aime le Jura, Carouge et Coppet (c’est près de chez nous, tout ça!), termine par un coup d’audace son livre, qui nous raconte d’outre-tombe l’enquête et l’enterrement. Les deux derniers chapitres se révèlent d’un romantisme fou. Ils se voient balayés par un grand vent. Presque un hurlevent. Cet étonnant mélange de genres fait décoller le lecteur. Il faut dire que, les pieds pris dans la glèbe des Ch’tis, il en avait bien besoin.

Pratique

«Haut et court», de Philippe Cohen-Grillet, aux Editions Le Dilettante, 255 pages. Sortie le 22 août.

Créé: 22.08.2012, 12h12

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