«Naissance» d'Yann Moix, à dévorer ou à vomir?

LittératureL’ovni littéraire du bouillonnant auteur est encensé par la critique. Interview entre quatre yeux.

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«Désolé pour le retard, le métro était bloqué», s’excuse Yann Moix, quand nous le rencontrons dans un hôtel de Saint-Germain-des-Prés. L’auteur français de 45 ans semble s’être adouci depuis La Meute, pamphlet incendiaire fustigeant la chasse à Polanski en 2010 et traitant la Suisse de «pute». «Je présente officiellement mes excuses à la Suisse, dira Yann Moix (prononcer moiksse) en fin d’interview. C’est un pays que j’adore, avec des écrivains brillants comme Rousseau, Chessex, Ramuz (il prononce ramuze). »

Alors bien sûr, les vieux réflexes sont toujours là: il n’hésite pas à jouer les pourfendeurs du politiquement correct quand il déclare queNaissance, son dernier-né de plus de mille pages, «vole bien plus haut que le 99% des livres qui sont sortis cette rentrée». Mais sous sa crâne volonté de «ne pas surjouer la modestie», le trublion des lettres est agréablement surpris de l’accueil chaleureux que la critique a réservé à son roman. «Cette fois, c’est gagné: je suis officiellement né en tant qu’écrivain aux yeux du monde.» Il estime en revanche «nulles» ses chances d’obtenir le Prix Goncourt, où Naissance est en lice, comme pour les Prix Médicis, Renaudot et Décembre.

Yann Moix, en quoi «Naissance» est-il différent des livres actuels?

Plus personne ne fait des romans longs comme ça. Ce n’est pas un produit fini, formaté, mais une très longue improvisation. Il s’apparente à du free-jazz: pour des moments de fulgurance, il faut passer par des zones désertiques, où l’on avance à tâtons. J’ai tout laissé, par soucis de non-tricherie.

«Vous avez écrasé, exterminé, écartelé, lacéré […] deux cent trente-six cafards, cent vingt-cinq gomphus, vingt et un psoques…»: vos énumérations s’étalent sur plusieurs pages.

J’aime les listes. Elles génèrent de la poésie. Enumérer 12, 20 ou 50 choses, c’est pénible. Mais à partir de 200, cela commence à faire sens. Ça crée une sorte de litanie, d’incantation avec un effet hypnotique. Je m’inscris dans la lignée de Rabelais et de Joyce.

N’avez-vous pas peur d’ennuyer le lecteur?

Au contraire, ce livre est fait pour le faire fuir. Il est fait pour moi seul. Le lecteur est le bienvenu, mais il n’est pas convié. Car ce n’est pas un livre à lire comme ça. Naissance exige une lecture très lente, il demande de ne faire que ça. Il peut être insupportable, ou au contraire représenter une expérience très très neuve.

Si ce livre de et à propos de vous n’est en plus destiné qu’à vous, pourquoi l’avoir publié?

Parce que, même si à l’écriture, on se dit qu’on est génial, on ne sait ce qu’un livre vaut qu’à partir du moment où il est publié. Et puis les œuvres qui me plaisent ne concernent que ceux qui les ont produites, ne s’adressent à aucun public particulier. Cette coupure avec le public permet une vérité absolue. Les livres qui racontent des histoires ne m’ont jamais touché. La narration est un échec, elle est vulgaire, car trop scolaire. Il faut que rien n’arrive, vous comprenez?

«Pisse-moi dessus grosse pute. Tout le reste est faux, tout le reste est théâtre»: le sexe est-il fatalement vicieux?

Je veux dire qu’il n’y a que dans la sexualité que l’humain est vrai. Et il y a une sexualité propre à chaque personne, comme il y a des empreintes digitales. La probabilité que l’on rencontre quelqu’un qui s’immisce dans notre sexualité et que l’on s’immisce dans la sienne est très faible. C’est pourquoi, lorsqu’on trouve un être avec lequel ça marche, il n’y a plus de jugement. Le spectacle n’est plus grotesque, ridicule, pornographique. Que l’on offre des fleurs ou que l’on pisse sur quelqu’un, tout est acceptable, il n’y a plus de sale ni de propre. A condition évidemment que ce soit consenti. Sinon, ce n’est plus de la sexualité, c’est du viol.

«Elle était rousse et dotée d’une poitrine que des dizaines d’hommes avaient dû pétrir, gifler»: les femmes sont décrites en fonction de leur utilité sexuelle. Pourquoi?

Parce que le personnage Yann Moix va naître dans un monde où cela existe. Cette manière charcutière qu’ont certains hommes de dévisager les femmes m’est tout simplement insoutenable. Quand deux types se retournent sur un fessier, sifflent, lâchent des commentaires salaces, je suis profondément dégoûté.

Les personnages de vos parents sont brutaux et cruels à l’extrême. Qu’en pensent vos vrais père et mère?

Je ne suis plus en contact avec eux. A mon avis, cela n’a aucune importance, car je ne règle pas de compte. Je récuse simplement la notion de parents. Il n’y a rien de plus abject. Devoir quelque chose à des gens sous prétexte qu’ils m’ont mis au monde, c’est quelque chose qui me fait vomir. Les vrais parents ne sont pas les géniteurs, ces derniers sont des cons. Parfois, parents et géniteurs peuvent coïncider. Mais c’est rare.

Avec ce livre, vous êtes né ou vous avez accouché?

Hum… Bonne question. Je suis incapable de répondre. Je suis pris à mon propre piège.

Note: «Naissance», Yann Moix, Ed. Grasset, 1143 pages

Cet article est paru dans nos éditions payantes du 26 septembre 2013 (TDG)

Créé: 28.10.2013, 17h50

Génial, Moix nous brise les noix

Il y a quelque chose d’injuste, voire de vaguement sadique, à faire la critique d’un livre que l’on n’a pas entièrement lu. Et où l’on s’est permis – sacrilège! – de sauter des passages. Que celui qui a lu toutes les énumérations rabelaisiennes s’étalant sur des pages me jette la première pierre. DansNaissance, Yann Moix met en scène sa propre mise au monde par des parents qui le détestent. Le tout saupoudré de loufoqueries hors genre. Toutes griffes dehors, Yann Moix énerve avec ses reformulations fleuves, sa propension à parler de sexe, de violence et de lui-même. Encensé par la critique, le livre serait-il assommant? Oui. Mais pas que. Si on soupire exaspéré sur une page, on éclate de rire à la suivante. On adore et on déteste à la fois. Dans sa prétention assumée(lire l’interview), Yann Moix a raison:Naissancene se feuillette pas, il requiert toute notre attention, à la manière d’un nouveau-né. C’est n’est qu’à cette condition que l’on peut être émerveillé. L’auteur, mis à nu ou presque dans l’autofiction, fait de ses lecteurs ses parents adoptifs. Plus que la polymorphie du roman, c’est cette expérience de lecture qui est absolument nouvelle. MAR.G

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