Metin Arditi est décoré commandeur des Arts et Lettres à Paris

LittératureRencontre avec l’écrivain genevois le jour de sa décoration: à son palace et sous les ors de la république.

Metin Arditi est touché par cette décoration: «Il y a quinze ans, je ne connaissais personne ici dans le monde littéraire, c’est comme un rapprochement avec la France, une marque de confiance, un peu comme si quelqu’un décide de vous inviter chez lui…»

Metin Arditi est touché par cette décoration: «Il y a quinze ans, je ne connaissais personne ici dans le monde littéraire, c’est comme un rapprochement avec la France, une marque de confiance, un peu comme si quelqu’un décide de vous inviter chez lui…» Image: Yvain Genevay

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Quand il vous reçoit c’est au Ritz, «au salon Proust, précise-t-il, à droite au rez-de-chaussée». Metin Arditi y est chez lui, cela fait vingt-cinq ans qu’il descend dans ce palace quand il séjourne à Paris, à vrai dire la moitié de la semaine.

«Mais vous n’allez pas parler du Ritz…», commence-t-il par froncer, avant de s’interrompre… et de confier finalement nourrir «une relation très intime avec les hôtels». Souvenirs du mois de vacances passé chaque été avec sa mère quand il était enfant en internat: «L’amour maternel, je l’ai connu dans les hôtels, cela m’a donné pour eux une grande faiblesse.»

Mardi, Metin Arditi était à quelques heures de recevoir des mains du ministre français de la culture l’insigne de Commandeur de l’ordre des Arts et Lettres. Commandeur, le plus haut grade! Pour lui qui n’a jamais reçu de décoration, c’est une manière de sauter les étapes. Il ne boude pas son plaisir, même s’il assure n’en tirer aucune fierté: «L’écriture c’est ma vie, et quand vous avez la reconnaissance des lecteurs, il y a quelque chose d’un ordre supérieur, presque spirituel.»

Pourtant cette décoration le touche: «Il y a quinze ans, je ne connaissais personne ici dans le monde littéraire, c’est comme un rapprochement avec la France, une marque de confiance, un peu comme si quelqu’un décide de vous inviter chez lui…»

Tiens justement, avant d’aller à l’invitation, que pense-t-il de la France et de la Suisse? Lui qui a publié récemment un «Dictionnaire amoureux de la Suisse» et qui sortira en janvier prochain un «Dictionnaire amoureux de l’esprit français», il n’est pas mal placé pour comparer…

«Avant d’écrire sur la Suisse, répond-il, j’avais tous les préjugés imaginables sur la lenteur, les politiciens un peu lourdauds, mais à la case d’arrivée, j’ai trouvé un pays extrêmement subtil, d’une énorme sagesse, né d’un esprit de paysans de montagne. La Suisse est tellement rusée qu’elle cache sa ruse.» Et la France? «Là en revanche, j’ai commencé l’écriture écrasé d’admiration pour ce pays. Et puis au fil des pages, j’ai pris acte de ce que représente l’esprit français, très dépendant et marqué par la monarchie, par la dérive monarchique.» Il cite Saint-Simon: «Ils tremblent jusque du moindre de ses regards.» Plaire au monarque autrefois, impératif de plaire aujourd’hui. «L’esprit français, quand il allie légèreté et profondeur comme chez Lafontaine ou Molière est un festin. Mais la facture du festin, c’est une société où la liberté est limitée par le souci de plaire.»

Quelques heures plus tard, au ministère de la Culture, c’est l’heure de plaire. Il y a quelques figures genevoises. Anne Emery-Torracinta, en vacances à Paris, en profite pour représenter le Conseil d’État. Elle se renseigne: «Commandeur, c’est quel grade? Mon père est chevalier des Arts et Lettres.» Jean Ziegler intervient: «Moi je suis officier. Je le dois à la corruption socialiste internationale, j’ai reçu la décoration des mains de Jack Lang», ajoute-t-il dans un sourire. Il aurait voulu porter sa décoration pour l’occasion mais ne l’a pas retrouvée…

Il y a aussi, discrète, l’ancienne ministre de la Culture, Françoise Nyssen, destituée il y a quelques jours. À la tête des éditions Actes Sud, elle a publié de nombreux romans de Metin Arditi et c’est elle qui a décidé ce printemps de le faire Commandeur. Mais c’est son successeur, Franck Riester, qui va remettre la décoration. Étrange illustration de la fugacité des charges et des honneurs…

Pourtant le nouveau ministre y met de la chaleur, il évoque l’humanisme de Metin Arditi, son art de «faire converser les cultures entre elles», son parcours entre Istanbul et la Suisse, son engagement dans des fondations qui favorisent le dialogue entre juifs et arabes. «Je suis d’autant plus ému, cher Metin Arditi, que c’est ma première remise de décoration, je m’en souviendrai toute ma vie!» lâche-t-il avec fraîcheur.

Metin Arditi évoque son enfance dans les années 50 à Istanbul, et le français, cette langue qui «flottait avec une nonchalance gracieuse sur les rives du Bosphore». Il parle de sa mère, qui avait quitté l’école à l’âge de 12 ans, et pour qui «la culture, la seule, la grande, c’était Paris!»

Ce soir-là, sous les ors du ministère de la Culture et qu’importe ce qu’on peut dire des dérives monarchiques, il est un peu, l’espace de quelques heures, le roi de Paris.

(TDG)

Créé: 23.10.2018, 22h46

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