Lydie Salvayre remporte le Prix Goncourt pour Pas pleurer

LittératureL'auteure française raconte l’Espagne en 1936, entre euphorie libertaire et massacres de révolutionnaires. Interview et critique de son roman.

Image: Hermance Triay

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Avec Pas pleurer, Lydie Salvayre vient de remporter le Prix Goncourt 2014. Nous l'avons interviewée quelques jours auparavant. Son roman fait entendre le récit lumineux de Montse, jeune fille de 15 ans, lors de l’été 1936, durant les mois de l’insurrection libertaire en Espagne. S’entremêle le témoignage horrifié de Bernanos, qui témoigne des massacres de communistes commis avec la bénédiction des ecclésiastiques. On sent à la lecture une inspiration autobiographique.

Ce livre vous a-t-il été inspiré par vos parents, exilés en France à cause de la guerre civile espagnole?

C’est d’abord la lecture des Grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos qui m’a bouleversée. Son courage et son indépendance d’esprit dans le témoignage des massacres perpétrés par les franquistes. Ce récit très sombre a réactivé en moi le désir de faire entendre également d’autres puissances que celles de mort. Soit les puissances de vie et de liberté qui sont nées pendant l’insurrection libertaire.

La jeune fille s’épanouissant pendant l’été libertaire de 1936, c’est votre mère?

Le récit s’inspire d’éléments de la vie de ma mère, mais pas totalement, même s’il y a une grande part de vrai. Ma mère, à la fin de sa vie, n’avait gardé que sa mémoire heureuse. Elle ne se souvenait que des moments intenses de sa vie, et le reste elle l’oubliait au fur et à mesure, jusqu’à oublier l’existence de celui qui avait été son mari.

Vos parents vous parlaient-ils souvent de l’Espagne franquiste?

Ils nous en parlaient, mais c’est nous qui ne voulions rien entendre à l’époque. Nous voulions être des petits Français comme les autres, avec des parents qui auraient parlé sans accent, qui auraient eu une histoire banale. Il a fallu du temps pour que nous acceptions d’être les enfants de ces immigrés, réfugiés politiques, qui parlaient mal le français, qui avaient vécu l’exil.

Quelle langue vous est la plus proche, l’espagnol ou le français?

Ma langue, c’est le français. Mais l’esprit de la langue espagnole m’est demeuré. Dans mes livres, j’usais et j’abusais de l’imparfait du subjonctif. Je croyais faire un clin d’œil à la perfection de la langue française telle qu’elle se parlait aux XVIIe ou XVIIIe siècles, jusqu’à ce que je me rende compte qu’en espagnol, l’imparfait du subjonctif est banal car très employé.

Dans le livre, les «me cago en Dios» et autres «cabrón» semblent aller de pair avec l’esprit libertaire des années 30.

L’usage du juron en Espagne est prolifique. On le trouve dans toutes les catégories sociales et dans tous les quartiers, contrairement en France, où il est l’apanage d’une jeunesse en marge, dans les banlieues. C’est dû à la fondation de l’Académie en France, en 1635, qui a voulu purifier la langue pour le prestige royal. Rabelais n’a pas eu beaucoup de successeurs. Personnellement, j’ai autant de goût pour la prose parfaite de Blaise Pascal que pour le picaresque de la littérature espagnole. En France, il y a des jurons, mais ils n’ont pas la démesure espagnole.

Doña Pura, vieille fille frustrée, Josep, jeune révolutionnaire fougueux, Diego le rouquin bizarre… Vos personnages sont excessifs, caricaturaux. Pourquoi des teintes si fortes?

Dans la période d’une guerre civile, toutes les passions sont radicalisées, c’est une constante historique. En 36, le fanatisme religieux, tout comme la mouvance libertaire, se radicalise.

Le titre du livre, «Pas pleurer», est tiré d’une expression qui tombe très abruptement dans le roman, sans autre explication.

Il y a deux ans, quand je travaillais sur mon livre7 femmes, je suis tombée sur une lettre de Marina Tsvetaeva, dans laquelle elle se plaint et décrit ses malheurs. Elle s’arrête soudain et écrit: «Pas pleurer. » Je me suis dit que c’était tout à fait la morale de ma mère: ne pas se poser en victime larmoyante face à une situation difficile. Le chapitre que je redoutais d’écrire était celui de l’exil, je ne voulais pas faire du pathos. On pourrait pourtant en faire des tonnes.

A part pour la mère de la narratrice, vous n’entrez pas dans la psychologie des personnages. N’est-ce pas le comble pour une psychiatre?

Quand j’écris, la romancière prend le pas sur la psychiatre! Je n’ai pas le goût des épopées qui font 600 pages. Je voulais rester autour du souvenir de jeunesse de la mère et des écrits de Bernanos. Les autres sont des personnages secondaires.

La mère sort des expressions gratinées comme: «C’est le cadeau de mes soucis. » Avez-vous forcé le trait?

Oui, c’est complètement réinventé, de façon à ce que le lecteur non hispanophone puisse comprendre à peu près tout grâce aux étymologies communes. Ma mère sortait des expressions encore plus caustiques. Ce «fragnol» de ma mère m’a longtemps fait honte: c’était la langue de l’étrangère mal intégrée. En inventant cette nouvelle langue, ma mère était l’écrivain qui m’a précédée.

Note:«Pas pleurer»Lydie Salvayre,Ed. Seuil, 278 p. (TDG)

Créé: 05.11.2014, 13h16

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Fin d’utopie qui prend au «corazón»

Que ceux qui ne parlent pas espagnol se rassurent: ils peuvent parfaitement comprendre les savoureuses expressions du roman. Mieux, ils auront progressé côté jurons hispaniques, du moins en devineront-ils sans peine les contours: «Cette phrase me rend folle, je la réceptionne comme une offense, comme une patada al culo (…) Ça veut dire que je serai une perfecte idiote, que je ne rechisterai jamais, que je ne causerai aucune moleste!»

En été 1936, des villages révoltés fonctionnent pendant quelques semaines en autogestion. Les biens sont partagés, les jeunes boivent des coups ensemble sur les terrasses, les filles osent fumer des cigarettes sans passer pour des prostituées. C’est dans cette trop courte période utopique que Montse, 15 ans, vit le plus bel amour de sa vie. Elle rencontre un Français, qui sera immanquablement surnommé «André Malraux» plus tard par ses filles. A la même époque, un jeune général nommé Franco prend le commandement de la Grande Espagne, «menacée de tomber dans la démocratie et le socialisme». Affrontements sanglants ont lieu entre communistes et conservateurs. Pas pleurer parvient à restituer à la fois l’euphorie de l’époque et l’horreur des massacres. Sans jamais tomber dans le pathos.

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