Les auteurs de la rentrée littéraire 2017 remâchent le passé

TendancePremière ou Seconde Guerre mondiale, Mai 68, biographies... Une grande partie des romans à paraître snobent le monde actuel ou imaginaire.

Le refus de regarder le XXIe siècle en face est une épidémie qui sévit actuellement chez les auteurs français.
Dessin d'archive, tiré de <b>L'Illustration</b>, 24 avril 1915, représentant un jeune capitaine blessé à la tête, qui reçoit la Légion d'honneur du général et de son officier d'ordonnance.

Le refus de regarder le XXIe siècle en face est une épidémie qui sévit actuellement chez les auteurs français. Dessin d'archive, tiré de L'Illustration, 24 avril 1915, représentant un jeune capitaine blessé à la tête, qui reçoit la Légion d'honneur du général et de son officier d'ordonnance. Image: Georges Scott

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Résolument tournée vers le passé. Tel est le credo d'une grande partie de la production littéraire française actuelle, confirmé par le programme des grandes maisons d'édition pour la rentrée littéraire d'août-septembre 2017. On ne compte plus les romans historiques sur la Première Guerre mondiale, les nazis ou Mai 68, les biographies romancées de personnages célèbres (ou de personnages qui ont côtoyé un personnage célèbre), ou encore les autofictions revisitant la jeunesse de leurs nostalgiques auteurs. Parfois, les romans combinent carrément tous les genres. Un point commun: ils snobent complètement l'époque contemporaine et laissent l'imagination d'une société future aux auteurs de science-fiction.

Cette fuite en arrière amène une foule de questions. Le présent est-il jugé trop complexe, trop plat, trop changeant, trop imprévisible? Se pose-t-on plus facilement en écrivain sérieux lorsque l’on choisit un thème grave comme la guerre? Chez plusieurs auteurs, la glorification des «grands hommes» s'exprime avec force trémolos. Est-elle due à l'absence de personnalités politiques rivalisant avec le général de Gaulle ou à la nostalgie d'une époque que l'on regrette en vieillissant? Et enfin, ce goût du passé est-il amené par les auteurs ou dicté par les achats des lecteurs?

Quoi qu'il en soit, les grands éditeurs, conscients du potentiel commercial de ces romans, publient ainsi à tour de bras des ouvrages narrant une époque révolue. Chez Grasset, sur les 11 romans de la rentrée d'août-septembre, 10 se déroulent dans le passé. Le ratio est de 7 sur 9 chez Stock, de 5 sur 6 au Seuil, de 5 sur 12 chez Albin Michel et de 5 sur 11 chez Gallimard. Chez Fayard, la moitié des romans (2 sur 4) revisite le passé, contre 3 sur 7 chez Flammarion.

Petit tour d'horizon parmi les thèmes fétiches.

1. La Grande Guerre. Son apparition, ses conséquences. Et ses grands hommes.

Depuis la commémoration des 100 ans de la Première Guerre mondiale et l'attribution du Prix Goncourt à Au-revoir là-haut de Pierre Lemaître en 2013, les romans se déroulant pendant ou juste après la Première Guerre mondiale sont publiés en rafales.

Cette rentrée, Michel Le Bris revient dans Kong (Grasset) sur le parcours d’Ernest Schoedsack, qui a «filmé l’horreur dans la boue des tranchées», et de Merian Cooper, héros de l’aviation américaine. L'obsession de leur vie? «Comment dire la guerre?» Avec apparition émotionnelle de King Kong.

Pour son premier roman, Laurence Campa choisit aussi un poilu pour héros dans Colombe sous la lune (Stock). Si elle reconnaît que «la Grande Guerre a été tant racontée», elle est convaincue que l'histoire de son jeune Thomas, amoureux et néanmoins enrôlé dans les tranchées, saura passionner les lecteurs. Au menu, «orages d’acier», «boue des tranchées» «trous d’obus» et «espoir minuscule».

2. La Seconde Guerre mondiale. L’avant, l’après, les conséquences, les nazis, les héros. Et les grands hommes.

Dans Les rêveuses (Gallimard), Frédéric Verger imagine un jeune Allemand de 17 ans engagé dans l’armée française en 1940, qui, futé, prend l’identité d’un mort pour échapper aux représailles.

La disparition de Josef Mengele (Grasset) d'Olivier Guez propose «l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud» ou «le roman vrai de sa cavale après-guerre», précise une quatrième de couverture rappelant furieusement un album de Tintin.

Nicolas d’Estienne d’Orves écrit dans La gloire des maudits (Albin Michel) sur les «mensonges de l’après-guerre» dans «une France au lendemain du chaos», où l’on croise les grandes figures du Paris intellectuel et artistique des années 1950». People vintage.

Philippe Pollet-Villard raconte dans L’enfant mouche (Flammarion) une «histoire inspirée de l’enfance de (s)a mère», orpheline sous l’Occupation, en Champagne. Dans l’épaisseur de la chair (Zulma) de Jean-Marie Blas de Roblès narre le destin de Manuel Cortès, «fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de l’acteur Tyrone Power». Avec, on s'en doute, «tous ces petits faits vrais de la mythologie familiale».

3. Les années 60, 70. Mai 68. La libération des mœurs. La guerre d’Algérie.

Dans Le déjeuner des barricades (Grasset), Pauline Dreyfus raconte un Mai 68 littéraire. L’enjeu? Comment le Prix Roger-Nimier sera remis à un tout jeune romancier inconnu. La quatrième de couverture fait mousser quelques VIP: la milliardaire Florence Gould, Paul Morand, Jacques Chardonne, Bernard Frank et «tant d’autres célébrités de l’époque, comme Salvador Dalí et J. Paul Getty».

Histoire d'amour et d'amitié sur fond de guerre d'Algérie et de méchanceté de l'homme. C'est la trame d'Un loup pour l'homme (Flammarion) de Brigitte Giraud. Le prochain Jean-Michel Guenassia, De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles (Albin Michel), met en scène Paul, un héros androgyne, enfant de deux mères. Il croisera la route du chanteur David Bowie.

4. L'émancipation de la femme. Sa sensualité. Ou le réveil de la force.

Depuis le mouvement de libération des femmes, des auteures racontent chaque année l’émancipation du corps, du désir, de l'esprit féminins. Cinquante ans plus tard, ce thème cartonne toujours. Cette année, Chantal Thomas livre dans Souvenirs de la marée basse (Seuil) l’histoire de Jackie, née en 1919, qui a toujours «nagé pour fuir les contraintes, pour inventer sa sensualité, préserver sa fantaisie». Qu’a-t-elle légué à sa fille Chantal? «Quelque chose d’indomptable, de discrètement insoumis», bien sûr.

Dorothée Werner raconte dans Au nom des nuits profondes (Fayard) le destin d'une femme au foyer cherchant à monter dans le train des années 70. «Des femmes en tailleur pantalon deviennent cadres supérieurs, adieu victimes geignant au-dessus des casseroles, le mot «émancipation» est sur toutes les lèvres. Alors sa mère veut, comme tant d’autres, rattraper le temps perdu.»

Arrière-petites-filles de Gabrièle Buffet-Picabia, Anne et Claire Berest racontent dans Gabriële (Stock) la jeunesse sulfureuse de leur aïeule «indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, «la femme au cerveau érotique» qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire».

5. La biographie romancée d’une personnalité. Voire de soi-même. Le tout à l'époque de sa jeunesse. Et la nostalgie des grands hommes.

Simon Liberati, deux ans après avoir raconté l’enfance de sa compagne Eva, fille de la photographe de mode Irina Ionesco, qui faisait poser sa fille dans des attitudes suggestives dès son plus jeune âge, s'intéresse aujourd’hui à lui-même. Il livre Les rameaux noirs (Stock), où, nous dit-on, l'auteur «revient à l’autobiographie, en racontant les jours merveilleux de son enfance, la présence singulière de son père, la figure muette et obsédante d’un frère mort à un an, l’expérience du feu qu’est l’écriture». Qui a dit écriture-thérapie?

Que les fans des biographies trash se rassurent, ladite Eva Ionesco, après un premier film autobiographique, My little princess, en 2011, signe à la rentrée un premier roman sur son histoire de «petite fille en manque d’amour», intitulé Innocence (Grasset). L'enjeu? «Mener l’enquête sur son père, tenter de reconstruire ce qui a été détruit. Une expérience vertigineuse», nous promet la quatrième de couverture.

Lorsqu’on ne se sent pas assez légitime pour narrer l’histoire d’une célébrité, on raconte celle de quelqu’un qui a connu, voire découvert, une célébrité. Cela semble notamment être le cas de Kaouther Adimi, qui raconte dans Nos richesses (Seuil) le parcours d’un jeune éditeur algérien, découvreur d’Albert Camus.

François-Henri Désérable signe une autofiction intitulée Un certain Monsieur Piekielny. «Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire: au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny», insiste la quatrième de couverture. Ambiance Seconde Guerre mondiale.

Dans La nostalgie de l'honneur (Grasset), Jean-René Van der Plaetsen assume la glorification de «très grands seigneurs» comme son propre grand-père, «gaulliste de la première heure». C’est en tout cas vers lui que se tourne l’auteur lorsqu’il lui apparaît que «(s)es contemporains manquent par trop d’idéal». Il a eu «envie, soudain, de revisiter la grande vie» de cet homme.

Une nostalgie des grands ressemblant furieusement aux «member berries», soit les groseilles de la nostalgie imaginées par les scénaristes de South Park dans leur dernière saison:

6. Et des tas d'autres.

On aura aussi du polar historique avec Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard) de Marc Dugain. Une «grande fresque romanesque» signée Patrick Deville, qui n'en est pas à son coup d'essai en matière de fictions historiques. Son Taba-Taba (Seuil) «va de Napoléon III aux attentats qui ont ensanglanté récemment la France, en passant par la Grande Guerre et ses tranchées, puis par le Front populaire, la Débâcle, l’Occupation, la Résistance, le Vercors, la Libération». Julien Delmaire raconte dans Minuit, Montmartre la rencontre entre Masseïda, une jeune femme noire, et un peintre de la Butte en 1909. Véronique Olmi fait dans Bakhita (Albin Michel) le portrait d'une esclave au XIXe siècle. Tandis que Charif Majdalani situe L’empereur à pied (Seuil) entre le Liban du XIXe siècle, la «France de la Libération» ou encore les «Balkans de la guerre froide».

Bref, de quoi oublier totalement les enjeux de notre époque et de celle dans laquelle nous pourrions vivre.

(TDG)

Créé: 14.07.2017, 15h50

L'avis de Pierre Assouline

Suite à la lecture de notre article, Pierre Assouline, membre de l'Académie Goncourt, donne son point de vue dans son édito dans «L'Histoire» du mois de septembre 2017:

«Inutile de se le cacher: il y a une paresse de l'imaginaire, un manque d'audace, un défaut de confiance dans sa subjectivité, une absence de risque, un déficit d'assurance, à ne pas se colleter avec son époque et à refuser de se projeter dans l'avenir proche. Il est tellement plus pratique de s'en remettre à des personnages déjà construits et célèbres, plutôt que les créer de toutes pièces, et à des événements avérés et connus plutôt que les inventer. A moins de se donner pour ambition de les dépasser. A mettre la barre si haut que l'histoire en est larguée. Encore faut-il considérer personnages et événements comme un moyen et non comme une fin. Les tenir quasiment pour des prétextes et leur donner une épaisseur et une vérité auxquelles l'historien prisonnier de ses sources et archives n'a pas le droit d'accéder.»

L'avis des universitaires

Nathalie Piegay, professeure de français moderne à l'UNIGE:

«C'est quelque chose de récurrent depuis quelques années. C'est le signe que l'époque actuelle inquiète; elle est trop opaque, trop violente. Sans être forcément réactionnaire, la France a besoin de réassurer son Histoire, son identité.

Sur le plan formel, tout se confond: on ne sait plus si on a affaire à un roman, un récit, un essai, une biographie. Chez Eric Vuillard, c'est particulièrement frappant par exemple.

Exceptés quelques exemples comme «Soumission» de Michel Houllebecq ou «2084» de Boualem Sansal, on assiste à une crise de l'imagination chez la majorité des auteurs, qui rencontrent une réelle difficulté à imaginer l'avenir. Pourtant, ce n'a pas toujours été le cas. Pendant la période des Lumières, les romanciers utopistes écrivaient sur le futur de la société. Plus tard, c'est aussi le cas, avec les romans de Jules Verne notamment.»


Martin Rueff, professeur de français moderne à l'UNIGE, nous répond par mail:

«Une remarque grammairienne, au plus près. La grammaire distingue le temps de l'aspect. Les temps du passé se distribuent par rapport au présent de l'énonciation : hier, avant hier, l'an passé, il y a des lunes. On distingue ainsi l'imparfait du plus-que-parfait qui le précède comme le passé antérieur précède le passé simple. Chacun trouvera ses exemples. Mais ce n'est pas le temps qui distingue imparfait passé simple et passé composé. Tel monarque a régné, régna, régnait. La différence de ces temps qui sont du passé est aspectuelle. Le passé simple prend le passé comme un tout achevé regardé depuis le promontoire du présent ; le passé composé étend ses effets sur le présent, l'imparfait offre une vision sécante du passé - on rentre dans le passé comme un tissu vivant encore ouvert au possible. On mesure la différence entre "le train entra en gare", "le train est entré en gare", "le train entrait en gare". L'imparfait laisse la possibilité d'un événement qui interromprait l'entrée en gare du train. Imparfait : présent du passé.

On appliquera cette distinction aux romans en se demandant quel est leur rapport aspectuel au passé. Les romanciers peuvent se pencher sur le passé pour en dire la séparation d'avec le présent - elle peut être heureuse ou non ; ils peuvent aussi nous plonger dans le présent du passé. Chaque choix a sa poésie et sa puissance d'évocation. Il se trouve néanmoins qu'ouvrir le passé, c'est se permettre d'ouvrir notre présent. Se l'interdire comporte toutes sortes d'implications esthétiques et poétiques. On peut donc soutenir que monumentaliser le passé, c'est fragiliser notre présence au présent.»

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