Le cas des c… devient un cas d’école

PsychologieUn livre collectif et érudit tente pour la première fois de décrypter la psychologie de la connerie.

«Lorsque j’ai mentionné ce projet, beaucoup de gens ont immédiatement pensé qu’il parlerait de Donald Trump!» explique Jean-François Marmion. 
Le président américain est néanmoins bien présent tout au long de l’ouvrage.

«Lorsque j’ai mentionné ce projet, beaucoup de gens ont immédiatement pensé qu’il parlerait de Donald Trump!» explique Jean-François Marmion. Le président américain est néanmoins bien présent tout au long de l’ouvrage. Image: KEYSTONE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Tomber sur un con. En voilà une expérience universelle. C’est ce type qui grille une file d’attente parce qu’il s’estime plus pressé que vous; c’est ce supérieur zélé dont l’incompétence empoisonne votre quotidien; c’est ce fonctionnaire arrogant qui va utiliser la plus infime parcelle de pouvoir à sa disposition pour vous compliquer la vie. La connerie est omniprésente, protéiforme, cachée ou exposée, accidentelle ou délibérée, individuelle ou collective… On connaît tous un con et, pourtant, cette espèce nuisible n’avait jamais vraiment été étudiée. Jusqu’à maintenant.

Jean-François Marmion, rédacteur en chef de la revue «Le cercle psy», a décidé de passer au crible la bêtise humaine. «Il n’existait pas d’ouvrage à la fois rassembleur et sérieux sur ce sujet pourtant universel. J’ai donc demandé à des intellectuels de renom s’ils avaient quelque chose d’intelligent à dire sur la connerie, et ils ont tous accepté!» s’amuse le chef d’orchestre. Le résultat s’intitule sobrement «Psychologie de la connerie» et, contre toute attente, permet de mieux comprendre la race humaine.

Le livre s’apparente à un «Who’s Who» de la détection de la bêtise tant les érudites vedettes se succèdent page après page: de Boris Cyrulnik, neuropsychiatre star, à Dan Ariely, docteur en économie comportementale du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), en passant par Daniel Kahneman, Prix Nobel d’économie. Excusez-nous du peu.

La Suisse n’est pas en reste et peut s’enorgueillir d’une solide expertise en matière de connerie, puisque Sebastian Dieguez, chercheur au Laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, Pierre de Senarclens, professeur honoraire de relations internationales à l’Université de Lausanne, ou encore le psychologue Yves-Alexandre Thalmann font partie des pointures triées sur le volet.

Ce savant aréopage d’une vingtaine de spécialistes a ausculté la connerie sous toutes ses coutures, l’a disséquée, analysée, théorisée. Objectif? Tenter d’apporter une réponse à une question que l’avènement des réseaux sociaux rend incontournable: peut-on définir un con? Quelques éléments de réponse.

Le con est-il nécessairement stupide?

Contre toute attente, pas forcément. Jean-François Marmion est même formel: «Il faut absolument différencier la bêtise et la connerie. On peut être con par maladresse ou par ignorance, ce qui nous arrive à tous. Mais on peut aussi être un con intelligent, capable, voire même talentueux.» Ceux-là seraient les pires, une espèce suintant l’arrogance et donc particulièrement nuisible. De la prétention à la bêtise, il n’y a qu’un pas que le con intelligent franchit joyeusement. «Il n’y a pas d’élitisme dans la connerie, poursuit Pierre de Senarclens. Si les cons étaient systématiquement des gens peu éduqués, ça se saurait. L’intellectuel aussi peut être un abruti. Il suffit de voir le nombre de personnalités qui ont cédé aux sirènes extrémistes, par exemple.»

Les cons ont-ils des points communs?

«Tirer un portrait définitif du con est difficile, mais ils associent souvent au minimum ces trois traits de personnalité: une bonne dose de narcissisme, beaucoup d’auto-aveuglement et d’arrogance», avance Sebastian Dieguez. Leur spécificité? Se croire au-dessus des règles, des codes et des autres. Le narcissisme en particulier jouerait pour beaucoup dans cet attirail psychologique. L’experience menée par un éminent psychologue cognitiviste du nom de René Zazzo le prouve: il a donné aux médecins d’un grand hôpital parisien une liste de 120 noms, dont le leur. Chacun devait indiquer un con. Une seule personne a fait consensus: un grand patron très érudit mais sans une once d’intelligence émotionnelle, qui répondait mal à ses collègues, manquait d’humour et de considération pour les autres. L’exact opposé du bout-en-train. Le psychologue a démontré ensuite qu’un trouble de la personnalité narcissique fait des ravages dans les relations de travail, les relations amoureuses et sur les réseaux sociaux. Moralité: on est toujours le con de quelqu’un, mais certains font l’unanimité.

Sommes-nous de plus en plus cons?

Et si notre époque était vouée au triomphe de la connerie? Pour Sebastian Dieguez, ce qui semble être une baisse globalisée de l’intelligence se comprend mieux si on l’interprète comme une augmentation du «bullshit». «Le mot n’a pas vraiment d’équivalent en français. Le «bullshiteur» est quelqu’un qui s’exprime sans savoir de quoi il parle et surtout sans se soucier de faire la différence entre le vrai et le faux. Il va parler avec sincérité ou authenticité, mais seule son opinion compte.» Traduction: avant, on mentait aux gens, aujourd’hui, à l’ère de la post-vérité, on préfère leur dire qu’ils sont libres de croire ce qu’ils veulent. Peu importe si le discours est vrai, seul compte l’effet produit. «C’est une forme de manipulation encore plus perfide car elle empêche d’acquérir des connaissances fiables…»

Les réseaux sociaux rendent-ils plus con?

La bêtise à l’ère des réseaux sociaux a de quoi faire frémir: insultes, appels au viol ou à la violence, propos racistes ou misogynes sous couvert d’anonymat… La prolifération des forums et des sites de partage de vidéos ainsi que la possibilité de laisser des commentaires ont donné une énorme caisse de résonance à cet amour du jugement que partagent les êtres humains 2.0. Aujourd’hui, on note tout et tout le monde. Il n’en fallait pas plus pour réunir trois ingrédients de la connerie, exacerbés voire magnifiés par les réseaux sociaux: mise en spectacle, extension du jugement sur tout et n’importe quoi, besoin de célébrité pour exister.

Réfléchissons-nous tous n’importe comment?

La psychologie scientifique a identifié plusieurs biais cognitifs qui nous poussent à penser de travers et donc à agir «comme des cons»… Par exemple, le biais de confirmation fait que nous retenons ce qui confirme notre vision du monde et que nous nions ou rejetons ce qui pourrait montrer qu’elle est fausse. Le biais d’autorité, ou syndrome de la blouse blanche, fait que l’on croira plus facilement une information venant d’un «expert».

En quoi le con est-il nuisible au travail?

«C’est là qu’il s’épanouit le mieux! Il est capable de pourrir la vie d’autrui, à le pousser au burn-out, explique Jean-François Marmion. Reste qu’on pardonne plus volontiers à un connard talentueux qu’à un incompétent.» Cette forme de totalitarisme de la bêtise est une véritable nuisance en entreprise. Les chercheurs américains David Dunning et Justin Kruger ont découvert que les personnes incompétentes tendent non seulement à surestimer leur propre niveau de compétence, mais ne parviennent pas à la reconnaître chez ceux qui la possèdent. La problématique est si universelle que l’éminent Robert Sutton, professeur de management à l’Université Stanford, a fait un carton avec son livre sur le sujet, «Objectif: zéro sale con». Il y propose des techniques pour repérer l’andouille toxique qui se dissimule sous un CV brillant et éviter sa prolifération.

«Psychologie de la connerie», dirigé par Jean-François Marmion, avec la contribution de Dan Ariely, Brigitte Axelrad, Laurent Bègue, Claudie Bert, Stacey Callahan, Jean-Claude Carrière, Serge Ciccotti, Jean Cottraux, Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Sebastian Dieguez, Jean-François Dortier, Ewa Drozda-Senkowska, Pascal Engel, Howard Gardner, Nicolas Gauvrit, Alison Gopnik, Ryan Holiday, Aaron James, François Jost, Daniel Kahneman, Pierre Lemarquis, Jean-François Marmion, Patrick Moreau, Edouard Morin, Tobie Nathan, Delphine Oudiette, Emmanuelle Piquet, Pierre de Senarclens et Yves-Alexandre Thalmann. Éditions Sciences humaines, 378 pages. (TDG)

Créé: 24.11.2018, 14h45

Le «cas» Trump à la loupe

Impossible visiblement d’écrire un ouvrage collectif sur la connerie sans aborder le cas Trump. «Tout le monde m’en a parlé, confirme Jean-François Marmion. Beaucoup de contributeurs y font référence, comme s’il représentait la bêtise universelle. Pourtant, je ne le pense pas si con. Il ne serait pas arrivé au poste de président des États-Unis s’il était aussi stupide qu’on le pense.» Pour Pierre de Senarclens par exemple, le phénomène Trump est emblématique: «Ce n’est pas un hasard si Donald Trump a joué un rôle important dans la télé-réalité et le monde du spectacle, où l’image compte plus que tout. Nous avons là une personne qui ment à presque chacune de ses phrases, une personnalité narcissique, pathologique en diable, et pourtant soutenue par des milliers de gens qui ne semblent pas comprendre ce qui se cache derrière son discours politique de haine, de violence et de vulgarité.» Le professeur de philosophie Aaron James lui a même consacré un livre en 2016, expliquant les dangers que représenterait son élection. Selon lui, le président américain est «un uber-connard», «capable d’enchaîner bêtise sur bêtise» au même titre qu’un Kim Jong-un en Corée du Nord. Pascal Engel, philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, érige même Trump au rang de «bullshiteur» en chef. Bref, inutile de dire que l’homme au brushing blond en prend pour son grade.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Conférence sur le climat de Katowice
Plus...