La poignante confession d'Alexandre Jollien

LivreDans «La sagesse espiègle», le philosophe confie comment il a perdu pied face à une dépendance affective, et comment il en est sorti. Entretien.

L'écrivain et philosophe Alexandre Jollien raconte dans son livre la traversée d'une épreuve qui l'a confronté à la dépendance affective.

L'écrivain et philosophe Alexandre Jollien raconte dans son livre la traversée d'une épreuve qui l'a confronté à la dépendance affective. Image: FLORIAN CELLA

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Alexandre Jollien va bien. Très bien même. Dans l’appartement lausannois qu’il partage avec sa femme, Corine, et leurs trois enfants, Victorine, Augustin et Céleste, il sourit, posé dans un fauteuil.

Autour de lui, des livres, des portraits et des bustes de philosophes, mais aussi des jouets d’enfants. Rien dans son attitude ne laisse supposer ce qu’il a traversé et qu’il raconte dans «La sagesse espiègle».

À part peut-être une légère inquiétude avant la sortie, début octobre, de ce livre surprenant et touchant où il se dévoile énormément. Un ouvrage courageux qu’il a, comme à son habitude, dicté à sa femme, mais dont ses amis ne connaissent pas encore le contenu.

Dans une forme alternant chapitres théoriques et fragments du carnet de route qu’il tenait alors, le philosophe de 42 ans raconte sans détour sa fascination pour Léonard, un camionneur «fort, beau et insouciant» qui lui a envoyé un skype un jour.

Suivent la dépendance affective, l’attente fébrile des rendez-vous en webcam, le «désespoir sans fond» que la situation – qui vire en addiction sévère – a provoqué en lui. Et comment il a pu «s’échapper de la cage des passions tristes» pour cheminer vers la «grande santé». Un concept qu’il emprunte à Nietzsche et qui désigne le fait d’aller mieux non pas en surface, mais dans ce que l’être a de plus intime. L’auteur a reçu pour cela l’aide de ses compagnons au long cours les philosophes ou du maître bouddhiste Chögyam Trungpa, de ses proches, mais aussi d’autres soutiens plus inattendus. Il s’en explique volontiers, choisissant toutefois de ne pas clarifier les questions intimes qui se posent. «Car l’intimité est l’affaire de chacun.»

Vous qui êtes formé à la philosophie, qui avez médité durant trois ans en Corée, vous expliquez avoir totalement perdu pied. Comment est-ce possible?
J’ai été le premier surpris de me retrouver face à un désir, à un attachement que ni la raison ni la volonté n’ont pu contrôler. J’ai donc préféré considérer ce qui m’arrivait comme un laboratoire pour comprendre comment s’en sortir. Car un philosophe par définition n’est pas un sage, mais quelqu’un qui cherche la sagesse sans avoir forcément réglé tous ses problèmes.

Pourquoi avoir voulu rendre public un épisode aussi intime?
Ce qui est douloureux dans ce genre de cas, c’est que ça oblige à une vie clandestine. D’un côté j’allais donner des conférences sur la sagesse, de l’autre j’étais en crise. Je le vivais comme une hypocrisie. Ce livre a pour vocation de dédramatiser, déculpabiliser, en faisant le pari qu’on peut confesser ce type d’emprise que quelqu’un peut avoir sur vous sans qu’on vous lance des pierres ou qu’on vous enferme dans les vieilles catégories. Paradoxalement, je me suis penché sur moi par humilité, car je ne me sentais pas le droit de traiter le sujet de l’extérieur. Pour moi ç’aurait été beaucoup plus facile, mais j’ai senti que je devais raconter ce qui m’était arrivé, pour donner un espoir aux gens qui souffrent de dépendance affective.

Vous avez pu compter sur le soutien sans faille de votre épouse. Elle vous a même dissuadé lorsque vous vouliez édulcorer le propos…
Oui, je lui ai dit tout de suite ce qui m’arrivait. Je n’ai pas de secret pour elle. Tout le monde n’a pas le privilège d’être soutenu à ce point. J’ai aussi voulu montrer dans ce livre qu’avec la solidarité on peut s’en sortir.

Vous dites avoir finalement compris pourquoi cela vous est arrivé?
Oui. Il y a d’abord le manque d’affection masculine dont j’ai souffert, enfant (ndlr: né avec une infirmité motrice cérébrale, il a vécu de 3 à 20 ans dans une institution spécialisée). Puis une fascination pour ce corps parfait que je n’ai pas, qui est à l’aise, beau, léger.

Vous évoquez aussi ce que vous appelez «l’orthopédie mentale»…
En Corée, j’ai sollicité la méditation de manière forcenée. En rentrant, j’ai retrouvé un certain chaos émotionnel et affectif et j’ai perdu pied. Paradoxalement, l’épreuve que j’ai vécue m’a plus libéré de ce que j’avais encore à régler avec mon passé que l’ascèse.

Pour vous sortir de ce qui était devenu une addiction, vous entrez en contact avec d’autres hommes. En quoi cela a-t-il aidé?
J’étais complètement perdu, démuni et sans ressources malgré toute la philosophie. Quand on va mal, je ne crois pas que la lecture d’Épictète ou de Spinoza aident à sortir d’une crise aiguë, même si sur le long terme c’est efficace. J’ai été beaucoup aidé par un addictologue et un ami, Pierre Constantin, qui m’a guidé vers la thérapie par l’action. Après avoir plus ou moins compris les causes de cette dépendance affective, l’idée était de sortir de là. J’ai emprunté des chemins particuliers, d’abord par les webcams où j’étais en contact avec d’autres hommes. Après j’ai été amené à croiser des escorts pour casser le monopole, si je puis dire.

Vous incitez à ne pas juger, mais la méthode surprend. Jusqu’où aller pour combattre la dépendance?
J’insiste dans le livre en disant que cette voie peu orthodoxe n’est pas à imiter. D’ailleurs éthiquement, je ne recommande pas ce genre de pratiques. C’est ce que j’ai trouvé avec les moyens du bord et j’aurais préféré m’en tirer autrement. Ce qui importe, c’est de déceler assez tôt les signaux qui montrent qu’on est en perdition de soi.

Pour cela, vous appelez de vos vœux une «policlinique de l’âme»?
Oui, un endroit qui assure la prise en charge globale de l’être. Moi je ne savais pas où aller avec mon problème. Des psychiatres j’en ai vus, mais ils n’avaient que des médicaments à proposer. L’idée de la policlinique, c’est de rester ouverts et disponibles aux autres. L’idée aussi que la vie peut nous soigner et nous soigne parfois à travers des personnes qu’on n’aurait pas imaginées, comme ces hommes avec qui j’ai parlé lors des webcams, ou d’autres considérées comme marginales.

Et qu’en est-il de la «sagesse espiègle»?
La sagesse espiègle, c’est faire avec le chaos, et ne pas s’en attrister, se considérer avec indulgence, rire de soi aussi. Car plutôt que de bonheur, je préfère parler de joie, ça me paraît plus humble et plus compatible avec les hauts et les bas de l’existence.

Vous dites de ce livre qu’il est un «inventaire avant liquidation»?
J’ai envie, à l’avenir, d’écrire sur autre chose que sur ma petite personne. J’aimerais rencontrer des gens à la marge comme les toxicomanes, prisonniers, prostituées et les interroger sur la sagesse pour dégager un enseignement. (TDG)

Créé: 26.09.2018, 08h41

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