L’écrivain se lève tous les matins pour aller chasser les mots

PortraitJoseph Incardona, lauréat du Prix du Polar romand, confie l’urgence d’écrire et l’exigence de ce qui n’a rien d’un hobby.

Joseph Incardona vient de recevoir le Prix du polar pour

Joseph Incardona vient de recevoir le Prix du polar pour "Chaleur". Image: VANESSA CARDOSO

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Joseph Incardona a été employé de banque, livreur de pizzas, restaurateur de bateaux ou téléphoniste au 111. Si, aujourd’hui, il vit «chichement» de l’écriture au sens large, cumulant romans, BD, scénarios, films ou ateliers d’écriture, son dernier petit boulot de gardien de musée remonte à quatre ans seulement. Autant de sources de revenus qui lui ont offert l’essentiel: du temps pour écrire. Après des études en sciences politiques, il a bien songé au journalisme, mais vite compris que ce n’était pas pour lui: «Je ne collais pas aux faits. J’ai alors réalisé que je voulais raconter des histoires.»

À presque 50 ans, voilà l’écrivain avec une dizaine de romans à son actif, et une belle reconnaissance du milieu littéraire. S’il est revenu à Genève il y a une dizaine d’années, il restait davantage connu en France, où il a vécu et où se trouve l’un de ses deux éditeurs, Finitude, à Bordeaux. En tout cas jusqu’à Permis C, paru chez BSN Press à Lausanne en 2016, qui l’a révélé en Suisse dans une veine plus personnelle.

On le rencontre aux Bains des Pâquis, qu’il affectionne: «J’y suis beaucoup venu, c’est pour moi un des rares endroits de Genève qui a gardé une âme, un petit lieu d’utopie, tenu par des personnes larges d’esprit.» Dehors, le vent crache des rafales, l’eau grise et furieuse submerge le ponton qui sépare les bains de la rive, dans un froid aux antipodes des degrés qu’affiche Chaleur, qui vient de recevoir le Prix du polar romand. Ce récit où ne pointe pas l’ombre d’un flingue tient de la tragédie moderne. Celle de deux hommes qui avancent implacablement vers leurs limites, jusqu’à en découdre dans une cabine chauffée à 110 degrés, pour gagner dans la sueur les Championnats du monde de sauna, en Finlande. Une histoire de dépassement de soi. Comme celle de Joseph Incardona avec l’écriture.

L’homme est sympathique, il développe sa pensée avec des mots précis, parfois des formules dont l’évidence percute, comme dans ses livres. Sous sa voix douce se cache une détermination qu’il revendique: «Écrire n’a rien d’un hobby. Il y a une exigence, un prix à payer. Cela m’a coûté des carrières potentielles et des histoires d’amour.» Ainsi, à 30 ans, presque engagé sur les rails de l’enseignement, il quitte sa compagne d’alors et la ville du bout du lac pour Paris. «Au nom d’une certaine intégrité, la vie nous amène à trahir des choses.»

Sa propension à inventer des histoires naît dans l’enfance. Fils unique d’un émigré sicilien et d’une mère suisse, le jeune Joseph déménage au gré des emplois de ses parents. Né à Lausanne, il repart presque aussitôt pour l’Italie. Plus tard, il se retrouve souvent «le nouveau ou le Rital de la classe», comme il le formule dans Permis C, son roman le plus personnel. «Cette solitude te laisse du temps, mais qu’en faire? Tu t’inventes des personnages, tu fais tous les dialogues tout seul. De plus, mon père a toujours été un conteur, d’histoires familiales ou inventées, ou un peu des deux.» Une tradition que l’écrivain perpétue avec son fils de 9 ans. Il lui lit beaucoup d’histoires et en invente aussi. Chez eux, pas de télévision, juste un beamer. Et des livres. «Avant d’être auteur, je suis un lecteur.»

«Le réel ne suffit pas»

Pour lui, la vie rêvée importe autant que la réalité. «Écrire me permet de pallier des manques, car le réel ne suffit pas.» C’est ce qu’il nomme une «schizophrénie maîtrisée». Car il en est persuadé: «On est potentiellement multiple.» Ses romans accréditent en tout cas sa thèse. Loin de la logique sérielle, chacun se présente comme un univers en soi, compact et cohérent. Même l’écriture varie. Froide et clinique dans Derrière les panneaux il y a des hommes, épurée dans Chaleur, ou tendre et ironique lorsqu’il conte les aventures de son alter ego André Pastrella dans Le cul entre deux chaises et Permis C, et qu’on retrouve dans Banana Spleen, bientôt réédité par BSN Press.

Campé dans la réalité, Joseph Incardona l’est pourtant. Il aime l’éprouver avec son corps. Ancien footballeur semi-professionnel, boxeur, il pratique aussi la course à pied: «L’autre soir, je suis allé courir dans les bois sous la pluie. J’aime me confronter aux éléments.» Ses livres aussi sont en prise avec le réel, dénonçant hyperconsumérisme, violence, télé-réalité ou quête d’un bonheur de catalogue. Le politiquement correct ou les vérités qui gênent planquées sous le tapis, très peu pour lui. «Je crois en la force microrévolutionnaire d’un film, d’un livre, d’un tableau. Quand tu finis un livre, tu dois être différent du moment où tu l’as commencé.»

«Il y a dans ses romans un vrai engagement politique, une critique sociale et en même temps beaucoup d’humour, dans une écriture à la fois littéraire et accessible», relève Giuseppe Merrone, fondateur de BSN Press. «L’humour est le meilleur antidote à l’ego», estime Joseph Incardona. Le réalisateur Cyril Bron, avec qui l’écrivain a travaillé sur le long-métrage Milky Way, apprécie chez son ami cette capacité à discuter de tout «sans tabou, que ce soit politique, intellectuel, philosophique ou sexuel. C’est assez rare. La plupart des gens ont des freins moraux, des pudeurs.» Une aptitude qui va de pair chez Incardona avec «un côté très travailleur et une capacité de remise en question permanente», relève le réalisateur.

Des dispositions peut-être salutaires dans cette voie viscérale que l’auteur s’est choisie: «Le pari d’écrire n’a jamais fini d’être gagné, il est dépendant de l’imaginaire. C’est de l’ordre du chasseur-cueilleur, on se lève le matin et il faut aller chasser les mots. C’est un travail avec peu ou pas de filets.» (TDG)

Créé: 09.11.2017, 09h24

Bio

1969 Naît à Lausanne le 11 février et part pour l’Italie quelques mois après.

1976 Arrive à Genève.

2000 Part vivre à Paris.

2002 Premier roman publié, les aventures de son alter ego André Pastrella dans Le cul entre deux chaises, réédité en 2014 chez BSN Press.

2004 Part vivre à Bordeaux, puis revient à Genève pour être plus proche de son père après le décès de sa mère, et développer des projets de théâtre et de cinéma.

2008 Naissance de son fils.

2011 Grand prix du roman noir français pour Lonely Betty (Ed. Finitude).

2014 Réalisation du long-métrage Milky Way avec Cyril Bron.

2015 Grand prix de littérature policière pour Derrière les panneaux il y a des hommes (Finitude).

2017 Prix du polar romand pour Chaleur (Finitude).

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