Joël Dicker: «Je me vois comme un jeune auteur qui prend de la bouteille»

RomanLe Genevois publie «La Disparition de Stephanie Mailer», en vente dès aujourd’hui.

Joël Dicker dans son épicerie favorite, « Saveurs d’Italie ». Il commence ses séances de dédicaces aujourd’hui à Genève, demain à Lausanne.

Joël Dicker dans son épicerie favorite, « Saveurs d’Italie ». Il commence ses séances de dédicaces aujourd’hui à Genève, demain à Lausanne. Image: © Steeve Iuncker-Gomez

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Au loin, une sirène prédit une ambulance. Normal, on est boulevard du Pont d’Arve, à deux pas de l’Hôpital cantonal. L’homme en face de moi se trouble, rougit, perd le fil, «excusez-moi!» balbutie sotto voce: «Une jaune. Ah! j’en étais sûr…!»

Cette scène-là, nous l’avons déjà vécue ensemble. C’était il y a six ans. Le blessé qui passait n’était pas à bord d’une ambulance topaze mais d’un véhicule carmin des pompiers. Joël Dicker avait 27 ans. Il publiait La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, le roman qui allait propulser le Genevois dans la stratosphère du succès littéraire. Le décor est exactement le même, une longue table de bois brut dans l’arrière-salle de cette épicerie fine, Saveurs d’Italie, que l’écrivain affectionne. Rien n’a changé et pourtant si… Éclat de rire, avant de démarrer l’interview autour de la parution de La Disparition de Stephanie Mailer, le nouveau roman de Joël Dicker en vente dès aujourd’hui en Suisse.

«La Disparition de Stephanie Mailer» est le roman d’un auteur accompli. Vous sentez-vous arrivé à maturité?

Non. Heureusement non! Ce serait grave. Mais il est vrai que je commence à comprendre ce que je fais. Je vois l’écriture comme un artisanat, dont l’apprentissage est empirique. Pas d’école, pas d’université, pas de cours pour apprendre à écrire, tout au moins en littérature française. Or comme dans n’importe quelle forme d’art, comme en peinture ou en musique, il faut savoir maîtriser quelques schémas d’apprentissage assez précis avant de pouvoir passer à autre chose. Je commence à être à l’aise avec ces outils. Mais à 32 ans, beaucoup de travail m’attend. Après neuf romans écrits et quatre publiés, je me vois aujourd’hui comme un jeune auteur en train de prendre de la bouteille.

«La Disparition» n’est pas un roman policier, même si son intrigue est une enquête de police. Pourtant, comme «Harry Quebert», on le qualifie déjà de polar. Est-ce que ça vous agace?

Non. Il est vrai qu’on peut classer La Disparition dans des genres très différents: polar, histoire d’amour, roman choral, roman russe… Mais ce qui m’étonne, c’est que je ne lis pas de polars; il me semble donc compliqué de faire quelque chose que je ne connais pas, dont je ne maîtrise pas les codes. Dans ce livre, il n’y a pas de description de crime, pas de sang, pas de serial killer. Il se produit des meurtres, mais je ne les raconte pas. On est, me semble-t-il, très loin du polar.

Vous convoquez une trentaine de personnages. Ils ont tous un lien les uns avec les autres. Tisser ce maillage vous intéresse particulièrement?

Oui. C’est un défi, j’ai eu des doutes, je dois l’avouer. Il ne faut pas que le lecteur se perde dans les noms, qu’il doive revenir en arrière pour comprendre de qui on parle. Mais j’ai éprouvé aussi un immense plaisir: j’aime les personnages, j’aime les rencontrer, les découvrir.

Vous les décrivez peu. On apprend à les connaître par ce qu’ils font, par la manière qu’ils ont de se comporter les uns avec les autres.

Je crois que les décrire physiquement ne sert à rien. C’est par les interactions qu’on comprend qui est une personne. C’est un peu comme un dîner auquel vous êtes convié, ne connaissant que vos hôtes. Au début, vous ne dites pas grand-chose; vos efforts sont tournés vers la compréhension de qui est qui, qui fait quoi. Assez vite, si l’ambiance est bonne, les liens se nouent et vous situez parfaitement chacun.

Le roman se construit autour d’un trou noir: la disparition de Stephanie Mailer. Elle lance le livre, puis s’éclipse. Un ingénieux procédé…

Une des difficultés pour moi, dans la rédaction, a été de mettre en scène deux événements distincts qui se passent à deux époques différentes: un quadruple meurtre et la disparition d’une journaliste. Il y a deux histoires différentes. Le fait que la journaliste enquête sur les meurtres crée le lien. J’aime bien cette idée de trou noir. La disparition de Stephanie Mailer est l’événement central vers lequel tout converge. Chaque personnage a un lien avec elle, elle les relie tous. Si c’était une pièce de théâtre, on dirait qu’elle n’a pas beaucoup de texte et pourtant, elle est primordiale. Indispensable. Tous les personnages pourraient être remplacés, sauf elle. J’aime bien l’idée du personnage qui est partout mais qu’on ne voit jamais.

Le livre est «tenu». Comment construisez-vous votre récit?

C’est beaucoup de travail. J’aime proposer au lecteur un livre dans lequel il puisse se plonger avec facilité. Parcourir les aventures des personnages avec plaisir, comme s’il les connaissait, sans être rebuté par des concepts abscons ou des répétitions. J’ai affiné cela au fil des différentes versions du roman. Au début, il y avait beaucoup plus de balises: chaque page avait un en-tête pour expliquer qui parle, où on est. Petit à petit j’ai allégé ce dispositif. Le roman «pesait» aussi 1200 pages l’été dernier! Sur les conseils de mon éditeur, Bernard de Fallois, j’en ai coupé la moitié pour rendre l’histoire plus fluide, plus nerveuse aussi.

Vous continuez à écrire sans jamais faire de plans?

Certes, je ne fais pas de plan mais je sais toujours où je veux arriver. C’est un peu comme un guide de montagne: il ne sait pas forcément exactement où il se trouve à chaque instant, mais il sait toujours où il va. Il n’est pas perdu, sans être attaché à un itinéraire absolument fixé d’avance. Savoir où l’on est à chaque instant n’est pas nécessaire, selon moi. Et même plus: quand j’écris – à part lorsque je suis à dix pages de la fin – si je sais exactement où je suis, si je n’ai pas la possibilité de flotter un peu, de vagabonder par-ci par-là, c’est un empêchement à la créativité. Alors non, je n’ai pas de plan. Et non, je ne suis pas perdu. Ce n’est pas une situation de détresse.

L’action de «La Disparition» se situe une nouvelle fois sur la côte est des États-Unis. Que vous permet cet éloignement géographique?

Situer l’intrigue aux États-Unis, dans les Hampton’s cette fois, c’est créer un décor de théâtre. J’ai commencé une première version de ce livre qui se passait en Suisse. Mais j’ai encore, comme jeune écrivain, de la difficulté à imaginer une fiction dans la ville où je vis. Si je voulais une plaine de Plainpalais toute en herbe et en fleurs, j’ai l’impression qu’on me dirait: «Mais non, voyons! elle est en gravier rouge.» Il y a des barrières que je n’ai pas encore réussi à faire tomber. Si j’inventais une ville au bord du lac Léman, entre Genève et Vevey, ce serait forcément une localité qui existe. Alors qu’Orphea, dans le roman, est tout à fait imaginaire.

Un de vos personnages dit: «Ce qui n’a pas de succès est forcément très bon, parole de critique.» Joël Dicker, écrivain à succès, est-il sarcastique?

Ce personnage de critique littéraire est drôle parce qu’il est dans la caricature. Oui, il y a un peu de sarcasme. Comment jauge-t-on la qualité d’un objet d’art ou d’un livre, dans une société où le succès n’est pas bien vu? On dit que Gide donnait des chiffres de tirage de ses livres inférieurs à la réalité pour ne pas se faire mal voir…

Pour vous, être qualifié d’auteur populaire est loin d’être une insulte…

En effet, c’est tout le contraire. J’aime mes lecteurs, j’aime ce panel de gens tellement différents les uns des autres, cette marée d’horizons, de cultures: des profs d’uni, des académiciens et des gens qui ne savent pas qu’ils aiment lire. Tous se retrouvent ensemble dans une librairie. C’est le rôle d’un livre de fédérer. La fin du roman est apaisante. Il y a une morale, le coupable avoue, certains personnages se rachètent. Joël Dicker est-il un gentil garçon?

C’est, au fond, un livre qui a pour thème la réparation. Je voulais terminer ainsi. Les blessures sont refermées, chacun peut redémarrer.

Le livre sort le 1er mars en Suisse, le 7 en France. Pourquoi ce décalage?

Une avant-première pour la Suisse… en hommage à Roger Federer, redevenu numéro un mondial. Trop beau!

Le tournage de la série TV «Harry Quebert» par Jean-Jacques Annaud est terminé. Avez-vous été consulté?

Jean-Jacques en est au montage des dix épisodes de 40 minutes, tournés entre août et décembre au Canada. La série sera présentée en avril à Cannes. J’ai passé beaucoup de temps là-bas, à manger au buffet et boire des bières avec tout le monde! Jean-Jacques Annaud, qui est un homme charmant, délicieux, extraordinaire, m’a demandé: «Comment vois-tu ton implication dans le tournage?» Je lui ai tout de suite répondu que je ne voulais m’occuper de rien. Il m’a alors cité cette phrase d’Umberto Eco, quand il avait adapté au cinéma Le Nom de la Rose: «C’est mon livre, mais c’est ton film.» Je serai dans la salle avec un immense plaisir pour la diffusion des deux premiers épisodes.

«La Disparition de Stephanie Mailer» par Joël Dicker, Éditions de Fallois, 640 pages. En librairie le 1er mars. Dédicaces: jeudi 1er, 17 h 30-20 h, «Atmosphère», 1, rue Saint-Léger. Vendredi 2, 16-18 h, Payot Lausanne. Samedi 3, 11 h 30-14 h, «La Librerit», 1, place du Marché, Carouge.

(TDG)

Créé: 28.02.2018, 19h46

Un auteur qui s’affirme

Critique

Plus tenu, plus affirmé, plus abouti pourrait-on dire. Le style de Joël Dicker dans son nouveau roman prend de l’assurance. Comme si l’écrivain genevois de 32 ans s’était, au fil des pages et des années, affranchi du souci de bien faire. Du désir de plaire. Le gentil garçon est resté exquis, mais il est devenu un homme qui ose les mots crus, les personnages outranciers et la démonstration de sa propre vision du monde. À le lire, on sent celui qui ne s’excuse plus d’être ce qu’il est: un rédacteur heureux de page-turners, un créateur populaire dans le sens noble du terme, un auteur comblé qui vend des millions de livres et vit de ce qu’il manie le mieux, sa plume. «Ce roman est celui qui me ressemble le plus, celui qui a fait de moi un écrivain», dit-il. Cela se sent. La Disparition de Stephanie Mailer tisse un réseau complexe de personnages et de dates, de lieux et d’événements tournant autour d’un quadruple meurtre qui s’est produit en 1994 et de la disparition, en 2014, d’une journaliste enquêtant sur ce fait divers. Avec pour décor un festival de théâtre dans une bourgade des Hampton’s et pour ressort narratif une mystérieuse pièce aux airs de tragédie grecque. Joël Dicker semble ici plus que jamais béni des dieux.
P.Z.

«La Disparition de Stephanie Mailer», Joël Dicker
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Pascale Zimmermann

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