Jean d’Ormesson: «J’ai beaucoup aimé la vie, mais il est normal qu’elle s’achève»

HommageAristocrate pur sucre, le feu écrivain et académicien aimait la vie, la culture et l’amour. Souvenir d’une rencontre chez lui à Neuilly, à l’heure du thé.

«Je suis plein du silence assourdissant d’aimer», Aragon. C'est ce qu'avait inscrit Jean d'Ormesson sur son ardoise, aimant laisser d'autres auteurs s'exprimer pour lui.

«Je suis plein du silence assourdissant d’aimer», Aragon. C'est ce qu'avait inscrit Jean d'Ormesson sur son ardoise, aimant laisser d'autres auteurs s'exprimer pour lui. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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«Je vous ferais bien du thé, mais je ne saurais pas faire chauffer de l’eau…», s’excuse Jean d’Ormesson en nous accueillant chez lui, sincèrement ennuyé, après le départ de son employée de maison à cinq heures du soir. C’était en janvier dernier. Dans sa jolie demeure parisienne, camouflée par une végétation assez dense pour la soustraire au regard des badauds qui viendraient se promener dans cette rue semi-privée de Neuilly, l’auteur et académicien donne l’impression d’être perdu au milieu de centaines de bibelots, de papiers et de tableaux, entassés dans son appartement.

Un décor commun à tous les nonagénaires? Pas tout à fait. On l’interroge sur l’homme à jabot et au regard fixé à la peinture à huile, suspendu au-dessus d’un canapé d’époque et dont les ressorts ont vraisemblablement lâché. «Ça? Oh, c’est un ancêtre.» Et celui-ci? «Aussi. Ainsi que lui, là-bas.» Sa noblesse, a-t-elle été fondamentale dans la construction de son identité? «J’ai été élevé dans des châteaux, mais je n’en tire pas la moindre fierté», assure-t-il. Mais nous avons tout de même eu droit au récit d’Olivier Lefèvre d’Ormesson «qui a sauvé la tête de Nicolas Fouquet lors de son procès au XVIIe siècle», et du révolutionnaire Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, «un ami de Robespierre qui a voté la mort du roi».

Des piles de manuscrits reçus chez lui

«Voyez, dit-il, désignant d’épaisses enveloppes de papier kraft, empilées à même le sol. Ce sont des manuscrits. J’en reçois des dizaines par semaine, les gens veulent que je leur donne mon avis ou que je les aide à se faire publier. Mais ils ne se rendent pas compte, je n’ai pas le temps de tout lire, il y en a trop!»

Habitué à être sollicité de tous côtés, il explique tenter de ménager la chèvre et le chou: «J’ai donné un livre à ma fille pour lui faire plaisir (ndlr: Il a publié aux éditions Héloïse d’Ormesson «Comme un chant d’espérance» en 2014), mais pour le suivant, j’ai dû retourner chez Gallimard, grâce à qui j’ai pu entrer dans la Pléiade.» Même s’il se dit plutôt content de ses écrits «par rapport aux auteurs actuels, je me mets un 17 ou 18 sur 20», il conserve tout de même un regret: «J’aurais aimé écrire un grand livre, qui se tient à lui tout seul, comme L’Illiade ou L’Odyssée, plutôt que plusieurs.»

Ce n’est pas Pierre Assouline, juré du Goncourt, qui l’aurait contredit sur ce point. Dans l’hommage qu’il rend à Jean d’Ormesson sur son blog, l’écrivain souligne: «Ses souvenirs, réécrits pour la énième fois en ne reculant devant aucun «j’ai souvent raconté» ou «comme je l’ai déjà écrit» (durs sont les adieux à la scène), se lisaient agréablement. Sa mémoire allait par sauts et gambades, s’autorisant toutes les digressions. Ce qui lui faisait parfois accomplir des raccourcis historiques et des ellipses que son âge pouvait excuser.»

«On te sonne, et tu accours»

La sonnerie d’un téléphone portable – le nôtre – donne à Jean d'Ormesson l’occasion de se confier sur l’époque digitale. «Ce n’est pas que j’ai une dent contre Internet, mais je ne parviens pas à m’y faire. J’avais déjà dû me faire violence pour accepter d’installer un téléphone à la maison, à l’époque. «On te sonne, et tu accours», disait Gabrielle Roy, avec justesse…»

La mort, il en parle volontiers. Quand il le fait, ses yeux très clairs s’élèvent naturellement au plafond. «Si vous me proposiez de continuer à vivre, je répondrais certainement non. J’ai beaucoup aimé la vie, mais il est normal qu’elle s’achève. Je referais tout ce que j’ai fait. Mais peut-être que je serais moins dans les bureaux, dans les cabinets ministériels. J’ai perdu beaucoup de temps en faisant des activités inutiles. Prisonnier de l’idée qu’il fallait absolument faire des choses dans la vie… Il faut être le plus libre possible. Mourir doit être très désagréable. Mais être mort, quel délice: plus de contraventions, d’impôts à payer, de lettres assommantes, plus de chagrins d’amour…»

«Je verse des larmes de sang»

D’amour, il en parle souvent dans ses ouvrages, de manière conceptuelle. Dans Guide des égarés (2016), il distingue la joie, qui permet «d’élever l’âme» et d’accéder au bonheur, du plaisir, qui l’en éloigne et pousse à accomplir des actions peu louables. Alors que nous l’interrogeons à ce sujet, Jean d’Ormesson a soudain les yeux remplis de larmes. «Vous savez, il y a eu un drame terrible dans ma vie. Je suis tombé amoureux de ma cousine germaine. Enfin, la femme de mon cousin, ce n’était pas de l’inceste. Dans une famille comme la mienne, avec un père ultraconservateur, c’était un désastre. Je verse des larmes de sang à chaque fois que j’y repense. Mais je regrette moins d’être parti avec elle que de m’être ensuite mal conduit avec elle. La passion, c’est trop dur. Ça a duré à peine quelques années.»

Et d’enchaîner sur une citation d’Aragon: «Je suis plein du silence assourdissant d’aimer». Citer des auteurs est effectivement son sport favori. Il laisse volontiers Mauriac ou Chateaubriand répondre à sa place, ou glisse des maximes répétées à l’envi lors d’autres entretiens ou sur des plateaux télévisés. En ancien homme de presse, il sait polir ses réponses pour qu’elles finissent en citation dans les quotidiens. Pour le journaliste, trier la nouveauté de la redite constitue une vraie gageure.

«J’ai longtemps pensé que l’amour fou était la seule chose qui valait vraiment la peine. Maintenant je garde l’espérance. Je ne suis pas sûr de croire en Dieu, mais j’espère qu’il existe. S’il n’y avait rien, ce serait vraiment triste. Non?» (TDG)

Créé: 05.12.2017, 13h10

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