Jacques Glénat, cinquante ans de passion pour la BD

InterviewÉditeur de Titeuf, pionnier du manga, le patron d’une des plus importantes maisons d’édition françaises a commencé modestement, avant de croître avec succès depuis un demi-siècle.

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Il a commencé en créant le fanzine «Schtroumpf», tiré à 125 exemplaires en 1969. Dix ans après, Jacques Glénat s’était fait un nom dans le monde de l’édition BD. Au point, une décennie plus tard, de s’inscrire parmi les éditeurs ayant pignon sur rue en France.

Depuis, d’ouvertures de librairies en rachats de maisons concurrentes, son expansion n’a pas cessé. Devenu l’un des plus importants éditeurs de France, le passionné qui s’en allait interviewer Hergé ou Franquin à ses débuts n’a pas perdu le feu sacré pour la bande dessinée. Dans l’immense bibliothèque de son siège social grenoblois – un ancien couvent magnifiquement restauré – figure un exemplaire de chaque titre paru depuis la création de sa maison.

Parmi les plus de 12 000 livres à son nom, quantité de BD historiques – il a été l’un des chantres du genre – telles que «Les Passagers du vent» ou «Les sept vies de l’épervier». De l’ésotérisme, avec «Le Décalogue» ou «Le troisième testament». Des beaux livres dédiés à la mer, la montagne, le vin ou la gastronomie. Sans oublier une ribambelle de «Titeuf», l’un des joyaux de son catalogue. Beaucoup d’albums aussi dans ses bureaux parisiens d’Issy-les-Moulineaux où il nous reçoit, en attendant un déménagement à Boulogne l’an prochain, dans un immeuble en verre signé de l’architecte Wilmotte.

Vous n’avez pas suivi d’école de commerce ni étudié le marketing. Votre métier d’éditeur, vous l’avez appris sur le tas?
Je ne suis pas un bon exemple pour les écoles, c’est vrai. Après le bac, mes parents voulaient que je fasse des études. Issus d’une famille de médecins-pharmaciens-dentistes, ils souhaitaient que je suive leur voie. Je me suis lancé dans la pharmacie, même si cela ne m’enthousiasmait pas vraiment. J’avais par ailleurs une petite passion pour l’architecture. Et l’envie d’apprendre les langues afin de pouvoir lire les bandes dessinées italiennes et américaines. Mais lorsqu’on court tous les lièvres à la fois, cela ne fonctionne pas très bien. J’ai vite tout abandonné et créé ma petite boîte en apprenant en autodidacte. De 1969 à 1974, j’ai été éditeur «en chambre», en vivant chez mes parents. Beaucoup d’erreurs, beaucoup de difficultés. Mais finalement, c’est une école comme une autre.

Ce qui vous poussait au début, c’était l’envie de rencontrer des auteurs?
Oui, il n’y avait pas de stratégie en vue de devenir éditeur. Quand j’y réfléchis, je me dis que j’avais quand même un culot absolument incroyable. J’ai téléphoné à Hergé, Franquin, Jacobs ou Cuvelier, et ils m’ont tous accueilli très généreusement. Ils étaient contents de parler avec quelqu’un qui s’intéresse à eux, alors qu’à l’époque, peu de gens faisaient cas de la bande dessinée.

Qu’est-ce qui vous a incité à passer du fanzine à l’édition d’albums?
J’avais parlé à Edgar P. Jacobs des illustrations qu’il avait réalisées pour «La guerre des mondes», de H.-G. Wells en 1946. Je trouvais ces dessins magnifiques, je lui ai proposé de les rééditer, plus par esprit de partage que dans un but commercial.

En 1990, vous publiez «Akira», votre premier manga, qui va connaître un engouement phénoménal. Flair d’éditeur?
Hasard de la vie, plutôt. Je suis parti au Japon pour essayer de vendre mes albums. Cela n’a pas marché du tout. Mais quand j’y suis retourné quelques années plus tard, on m’a mis dans les mains «Akira». Cela m’a tout de suite frappé. Otomo dessine un peu à la façon de Moebius, il est inspiré par la BD européenne. S’il fallait tenter un essai, autant que ce soit avec cet auteur. On a publié le premier volume… qui s’est soldé par un bide retentissant. J’ai voulu l’éditer comme au Japon, en fascicules dans les kiosques. Par la suite, j’ai corrigé le tir. Les premiers albums sont apparus en librairies, et là ça a commencé à prendre. Une révélation pour beaucoup. Certains lecteurs m’ont dit: «Je vous remercie, vous avez changé ma vie avec Akira!»

«Titeuf» reste une des pépites de votre catalogue. Comment expliquez-vous son succès?
À l’image de «Boule et Bill», la bande dessinée franco-belge traditionnelle a longtemps présenté un monde idyllique, mais pas du tout, ou plus du tout en prise avec le monde actuel. Dans «Titeuf», Zep parle de la violence à l’école, du sexe, des émigrés, de toutes les choses vraies de la vie. Cela a beaucoup plu aux enfants, parce qu’ils se sont vraiment retrouvés dans cette BD. La montée en puissance de la série a été absolument extraordinaire. Au tome 5 ou 6, on était déjà à des centaines de milliers d’exemplaires, jusqu’à atteindre plus de deux millions.

«Titeuf» n’a pas toujours été bien vu…
Il y a eu toute une période où «Titeuf» était très critiqué par les enseignants. C’est encore le cas maintenant parfois. La maîtresse d’école de mon petit-fils a dit récemment à ses élèves: «Pendant vos vacances vous lisez tout ce que vous voulez… sauf «Titeuf»! Il est vite venu le raconter à sa mère, qui est ma fille. À ce sujet, je suis content qu’on ait inauguré début juin une statue de Titeuf à Carouge. «Titeuf» enfin reconnu par l’école et les enseignants, ça va en faire grincer, des dents.

Vous lisez encore tout ce que vous publiez?
Non. Il y a 800 nouveautés par an chez Glénat. Cela demanderait de lire quasi trois ouvrages par jour ouvrable. Et il faut aussi que je me tienne au courant des livres édités par la concurrence, quelque 5000 albums par an. Je suis passé de la lecture normale à la lecture en diagonale. Pas mal de bouquins m’échappent. Je vois le projet de départ, les premières pages. Je donne systématiquement mon avis sur les couvertures. Sinon, je lis des morceaux d’albums. Mais je suis toujours au courant de ce qui paraît, c’est essentiel.

Une relation avec un auteur, c’est une histoire de «Je t’aime, moi non plus»?
On peut dire ça. Un bon travail entre l’auteur et son éditeur reste fondamental. Les meilleurs livres que j’ai sortis, c’est quand je m’entendais vraiment très bien avec l’auteur, qu’il existait une complicité ou une confiance très forte (ndlr: propos recueillis mi-juin, avant que Jacques Glénat ne déclare, début juillet, qu’il considérait «contre nature» de rémunérer des auteurs dédicaçant en festivals, provoquant un tollé chez ces derniers).

À 67 ans, songez-vous à un éventuel passage de témoin?
La chance que j’ai, c’est que mes deux filles se sont intéressées assez vite à la maison, à son fonctionnement et au processus de l’édition. On est proches et quand je pense quelque chose, je vois qu’elles sont sur la même longueur d’onde. J’ai une confiance totale pour leur passer petit à petit le témoin, sachant que cela prend du temps… et que par ailleurs je n’ai pas du tout envie de me barrer.

Créé: 30.08.2019, 11h35

L’homme qui a su convaincre Disney

Pour obtenir la licence Disney en 2009, vous avez présenté vos vieux Mickey. Légende?
Disney n’avait de vie en France qu’à travers ses magazines: «Journal de Mickey», «Mickey Parade», «Picsou magazine», etc. Ses responsables se demandaient comment venir en librairie avec leur production. J’ai demandé à voir les gens de Disney et d’Hachette. Pour montrer que je connaissais le sujet, je suis venu avec le numéro un du «Journal de Mickey» du 21 octobre 1934. Ils étaient très surpris. Ils n’avaient jamais vu ce numéro. Je leur ai fait part de mon intention de rééditer tous les grands auteurs Disney. C’est comme cela que j’ai récupéré tout un matériel ancien. On l’a retraduit, relettré, remis en couleurs.

Comment avez-vous réussi à ce que des auteurs francophones comme Cosey puisse développer leur propre version de Mickey?
Juridiquement, ça a été compliqué. J’ai reçu un contrat de cent pages écrits en tout petit, que je n’ai même pas lu, sachant que quoi qu’il arrive on ne pourrait pas s’opposer. Chez Disney, les auteurs ne sont pas propriétaires des personnages qu’ils dessinent. Mais on a trouvé des tas de compromis.

Un album Glénat essentiel à la rentrée?
Après Mickey, Cosey s’est intéressé à Minnie. Son livre sort début novembre. Cosey a une vision très douce, délicate de l’univers de Mickey. Alors que chez Loisel, par exemple, c’est beaucoup plus âpre. PH.M.

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